WEB. Outils préférés des jeunes arabes, les réseaux sociaux ont joué un rôle clef dans la contestation face aux régimes de Ben Ali et de Moubarak en Tunisie et en Egypte. Jusqu’à quel point la Toile a-t-elle eu un impact dans ces révolutions ?

Par NASSIRA EL MOADDEM (Texte) et ANTONINO GALOFARO (Son)

Pour Ahmed Benani, politologue et anthropologue des religions, il ne faut pas se tromper :

Ce n’est pas Facebook qui fait la révolution, ce sont les révolutionnaires qui se servent de Facebook. »

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Nous reproduisons ici la réflexion de Nassira El Moaddem, étudiante à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille et membre du Bondy Blog. Diplômée de sciences politiques et d’arabe littéraire, elle a vécu un an au Caire. Elle tient également son propre blog : http://cafedactualites.unblog.fr

L’Egypte compte 19 millions d’internautes (sur une population de 80 millions d’habitants) soit 24% de taux de pénétration ; premier pays arabe en nombre d’utilisateurs. La Tunisie, près de 3,7 millions d’internautes (sur une population de 11 million d’habitants) soit 34% de taux de pénétration.

Engouement de la presse

Peut-on aller jusqu’à parler de révolution 2.0 comme l’ont fait plusieurs titres de la presse française notamment ? Ainsi, le 20 janvier 2011, le Nouvel Observateur  donne la parole à l’écrivain Abdelwahab Meddeb qui déclare :

« Nous avons assisté à la première révolution pacifique par Internet. C’est un événement inaugural »

De son côté, Le Monde du 18 janvier titre :

« En Tunisie, la révolution est en ligne »

Rôle de la blogosphère

Il est clair que certains cyber-activistes tunisiens et égyptiens et certains blogs ont participé du soulèvement en cours dans ces deux pays.

Tunisie : l’exemple de Nawaat

En Tunisie, un blog a été particulièrement influent et largement suivi par les internautes. Nawaat (qui signifie « noyaux » en arabe) est la plus connue des plateformes tunisiennes. Un blog indépendant créé en 2004 et administré par quatre Tunisiens, qui écrivent et alimentent en contenus. Mais le blog permet aux lecteurs, aux membres d’associations de droits de l’homme, aux organisations en lutte pour la liberté d’expression en Tunisie de publier également. Il a également publié les câbles diplomatiques obtenus par Wikileaks qu’il a publié dans une rubrique intitulée « Tunileaks ».

Le rôle de Nawaat dans la révolution a été de :

  • publier des articles de fond sur les différents problèmes soulevés par les révoltes (corruption, violence policière, censure…)
  • recueillir les vidéos/ photos des manifestants.
  • donner les noms des militants arrêtés, des martyrs exécutés.

Blogueurs influents

Hormis Nawaat, un paquet de blogueurs a joué un rôle fondamental dans la propagation des messages sur le net tunisien. En voici quelques uns :

Lina Ben Mhenni, alias « A Tunisian girl » dont l’activité a été énormément suivi sur Twitter et Facebook.

Elle écrit en français, anglais et en arabe. Son compte Twitter est suivi par 3 000 abonnés, dont beaucoup d’étrangers, journalistes et militants pour la plupart qui se tiennent informés des suites du mouvement par ses tweets.

 

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Slim Amamou, dit @slim404, blogueur emblématique puisqu’a rejoint le gouvernement de transition tunisien, nommé secrétaire d’état aux Sports et à la Jeunesse.

Son compte Twitter est le plus suivi des comptes tunisiens avec 19,000 followers. (Portrait de Slim Amamou dans Libération du 8 février 2011).

 

Facebook et Twitter en Tunisie

Reste que Twitter est encore un réseau d’initiés voire presque élitistes en Tunisie. Idem en Egypte. Ce sont surtout les journalistes (locaux et étrangers), les militants, les cyber-activites et les intellectuels qui s’y retrouvent pour échanger. Peu d’internautes lambdas s’y retrouvent.

En Tunisie, Twitter a été un outil de diffusion d’infos concrètes : nombre de policiers à un endroit précis, messages d’alerte sur les positionnements de l’armée, communication des lieux et horaires de RDV pour les manifestations.

Facebook de son côté rassemble plus. Langage moins « initié », plus grandes possibilités en termes de partage, plus facile d’accès : Facebook a permis de poster les photos des exactions des forces de l’ordre et de transmission de liens sur les blogs et sites d’information.

Et en Egypte ?

Quelques blogueurs, qui dénoncent la torture et la corruption en Egypte, font émerger le débat depuis plusieurs années et ont été des éléments clés dans la diffusion des messages de révoltes :

Wael Abbas dont le blog « Misr Digital » est un, voire le plus visité en Egypte : Wael Abbas a été arrêté et torturé par les services secrets intérieurs égyptiens en 2010, puis libéré en vue de la forte mobilisation. Depuis plusieurs années, il publie des vidéos montrant la corruption des policiers et la violence de certains vis-à-vis des citoyens.

 

Ramy Raoof, blogueur et militant des droits de l’homme. Il a énormément publié de photos et de vidéos sur son blog mais aussi via la plateforme suédoise Bambuser qui permet de visionner directement en streaming des vidéos filmées par téléphone mobile. Des photos et vidéos qui ont été réutilisés par des médias, notamment France 24.

 

Wael Ghoneim, cadre chez Google, est administrateur de la page « Nous sommes tous Khaled Said » qui rassemble près d’un million d’utilisateurs, en hommage à un internaute d’Alexandrie, battu à mort par deux policiers. Ceux-là même qui dans une vidéo qu’il venait de publier se partagent argent et drogue, après l’arrestation de dealers. Wael Ghoneim a été arrêté pendant les manifestations. Son intervention à la télévision privée égyptienne Dream TV à la suite de sa libération par les services secrets a été un élément important dans la remobilisation du mouvement de révolte en Egypte.

 

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Des contestations anciennes

Si les réseaux sociaux et Internet globalement ont participé de la mobilisation des manifestants et de la circulation des informations, reste qu’ils ne peuvent à eux seuls expliquer un contestation plus ancrée, plus ancienne. Les organisations des droits de l’homme, les associations, les syndicats pointent du doigt depuis très longtemps les difficultés du pays : chômage de masse, corruption généralisée, violence policière, pauvreté endémique, ravages des libéralisations massives de l’économie…. Les manifestations sont monnaie courante au Caire même s’il est vrai qu’une mobilisation d’une telle ampleur est inédite.

Attention à la cyberutopie

Certains experts tirent la sonnette d’alarme face à ce qu’ils considèrent comme une cyber-utopie naissante.  C’est le cas d’ Evgeny Morozov, écrivain et chercheur biélorusse à l’université américaine de Georgetown, qui fustige les odes faits à un Internet dans son un ouvrage intitulé « The Net delusion – the dark side of Internet freedom » .

Il décrie la cyber-utopie comme étant la « croyance naïve dans la nature émancipatrice de la communication en ligne qui repose sur un refus obstiné de prendre en considération ses aspects négatifs »

Dans son ouvrage, il pointe du doigt l’approche idéologique du département d’Etat américain, avec le discours d’Hillary Clinton il y a un an, sur la nouvelle frontière de la liberté que représente Internet et critique le soutien actif de Washington aux blogueurs dans les régimes autoritaires.

Une idée que partage Sami Ben Gharbia, co-fondateur de Nawaat dans un article intitulé « Les cyber-activistes arabes face à la liberté sur Internet made in USA » publié sur Owni et Nawaat :

À l’heure actuelle, il est urgent de résister à toute tentative gouvernementale de détourner ou de politiser notre espace, il est urgent de le dénoncer publiquement et nous assurer que nous prenons des décisions éclairées, plutôt que d’accepter naïvement le soutien et le financement idéologiquement teinté de liberté de l’internet. »

Des leaders virtuels, pas politiques ?

Reste que malgré leur rôle incontestable dans la communication entre acteurs lors des révolutions, leur participation au débat politique et aux programmes de transition n’est pas une évidence. Ce sont d’abord des mouvements a-politiques, guidés par des revendications universelles sans agenda politique. Capacité à mobiliser sur les réseaux sociaux pour un but précis ne signifie pas capacité à agir dans des cadres formels sur le long terme.

Une participation qui ne fait pas l’unanimité. Le blogueur tunisien Slim Amamou, aujourd’hui secrétaire d’Etat à la Jeunesse est confronté à ce problème. De plus, il est désormais la cible de ses anciens partenaires cyber-militants qui lui reprochent une certaine trahison. Idem pour la blogueuse Lina Ben Mhenni qui, après avoir annoncé avec discuté avec le pouvoir des réformes à accomplir s’est vu critiquée par ses compères.

Tout l’enjeu désormais sera de voir si cette jeunesse, éduquée et militante sur Internet transformera son action durant les révolutions en essai sur le terrain politique. Quelques semaines après la chute de Moubarak et de Ben Ali, il semble que peu d’entre eux s’y aventurent…

Pour aller plus loin :

Rue 89, Pierre Haski : Après la Tunisie, Internet sert-il à faire la révolution?

Le blog du Communicant 2.0 , Olivier Cimelière : Tunisie, Egypte, peut-on vraiment parler de révolution 2.0?

Internet dans le monde arabe :