SUISSE. Jordi Tejel Gorgas, 40 ans, est historien et sociologue à l’Institut de hautes études internationales et du développement (HEI) à Genève. Il est un fin connaisseur de la Syrie. Pour lui, un scénario à l’égyptienne est peu probable.

Par NICOLAS BURNENS

Jordi Tejel Gorgas, 40 ans, est professeur boursier au prestigieux Institut de hautes études internationales et du développement (HEI) de Genève.

Spécialiste de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient, il travaille sur la Syrie depuis une quinzaine d’années, où il s’est souvent rendu. Il a notamment travaillé sur la question kurde et la période des mandats français dans ce pays de 21 millions d’habitants.

Les jeunes ont cru à un changement en Syrie. »

Après plusieurs semaines de contestation historique, le discours du président Bachar El-Assad du mercredi 30 mars 2011 a fait peur aux jeunes syriens. Les manifestations du vendredi 1 avril ont été moins suivies. Va-t-on vers un essoufflement de la contestation ?

Cela dépend si des épisodes comme celui de la ville de Darra se reproduisent. Une bavure de la police a provoqué des émeutes. En cas de nouvel incident, la jeunesse pourrait massivement manifester et utiliser ses martyrs pour nourrir une nouvelle vague de manifestations. Mais cela semble difficile.

La Syrie, c’est un peu le modèle chinois. Le pays s’est ouvert économiquement, mais pas politiquement. »

Quel est le sentiment général de la jeunesse syrienne ?

En 2000, quand le président Hafez el-Hassad est décédé et que son fils a pris le pouvoir, les jeunes ont cru à un changement. Un immense espoir est né.

Mais à partir de 2003 déjà, le sentiment a changé : il n’était plus question de réformes rapides, alors même que le président Bachar el-Assad se présentait comme un réformiste ! La privatisation de l’économie par exemple est une privatisation contrôlée par le clan el-Assad et ne bénéficie qu’aux alliés du régime.

D’autant plus qu’elle ne s’accompagne pas de réformes politiques…

Exactement. La Syrie, c’est un peu le modèle chinois. Le pays peut s’ouvrir économiquement, mais pas politiquement.

Le président Bachar El-Assad est plus jeune (46 ans), plus ouvert que ne l’a été son père. Pourquoi n’est-il pas plus sensible aux difficultés de son peuple ?

C’est vrai. Il aurait plutôt tendance à soutenir des réformes poussées. Or, il y a un large système autour de lui, notamment la présence de la vieille garde. A mon avis, il dit ce qu’on lui demande de dire. De plus, malgré la contestation, plusieurs centaines de milliers de manifestants lui ont apporté son soutien.

Vous avez notamment voyagé au Yémen, en Iran et en Irak. La jeunesse syrienne est-elle différente ?

Non. Pendant les années 1970-1980, l’Etat prenait en main la société. Les jeunes avaient du travail assuré dans le secteur public.

Depuis les années 1980, et surtout les années 1990, les mesures de privatisation sont arrivées. Les Etats qui possédaient un secteur public important (jusqu’à 50% des emplois) ont arrêté d’engager. Aujourd’hui, les jeunes n’ont d’issue ni dans le public, ni dans le privé. De plus, même s’ils sont mieux formés, les Etats investissent moins dans la formation. Certaines universités sont dans un état lamentable.

En Syrie, je ne vois pas un scénario à l’égyptienne. »

Vers quel scénario se dirige-t-on en Syrie ?

Difficile à dire. Nous sommes tous dépassés par la rapidité des événements. Je pense que l’exemple libyen ne va pas se reproduire à court terme. Du moins, tant que la situation n’est pas réglée. Ni les Etats-Unis, ni leurs alliés ne s’aventureront dans une nouvelle guerre.

Je ne vois pas non plus un scénario à l’égyptienne. Moubarak donnait au moins des délais clairs quant à la fin de son règne. Ce n’est pas le cas de Bachar el-Assad. Certes, le gouvernement a démissionné, mais il n’a pas été démocratiquement élu. Seuls les noms et les têtes changent.

Je ne vois pas un mouvement transversal ou un leader qui pourrait réunir la jeunesse syrienne. »

Peut-on imaginer un embrassement général du pays ?

Je ne pense pas. Le régime baasiste a créé beaucoup de complicité dans tous les secteurs de la société, au sein de chaque groupe religieux. Il y a des chiites et sunnites pour et contre le régime. Une partie des Kurdes collaborent avec le régime, d’autres y sont totalement opposés. Autant le père que le fils el-Assad ont su diviser chaque groupe et instaurer une méfiance entre tous.

Or, pour qu’un mouvement généralisé apparaisse, il faudrait plus de collaboration. La plus grande partie de l’opposition est aussi en exil. Je ne vois pas un mouvement transversal ou un leader qui pourrait réunir toute la jeunesse syrienne.

Le mouvement actuel ne transcende-t-il pas toutes ces différences ?

Oui. Pour le moment il y a des révoltes. Mais la révolution entendue comme une transformation profonde de la population, c’est une autre question. Si la révolution s’est produite en Egypte, c’est grâce à une population homogène : une classe moyenne forte qui contestait le régime depuis des années. Elle n’existe pas en Syrie.

En 2001, lors du « printemps de Damas », des intellectuels et des personnes de professions libérales ont tenté de mener un mouvement de réformes. Mais ils n’ont pas été suivis, car ils appartenaient à une génération vieillissante. Reste à voir si aujourd’hui les jeunes sont capables de collaborer avec eux.

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« La jeunesse syrienne attend dans la peur de nouvelles manifestations ». Les réactions de Razan Zaitouneh, activiste syrienne de 34 ans.

« Malath Aumran, cyberactiviste au coeur de la contestation ». Cet étudiant en science politique de 26 ans est qui travaille sous un pseudo, est un des nombreux cyberactivistes en Syrie.