ALGERIE. Une simple page Facebook peut se révéler une redoutable force de frappe médiatique dans un monde arabe en plein bouleversement. Celle des Envoyés Spéciaux Algériens réunit plus de 37 000 abonnés. L’initiative de quatre jeunes d’Alger.

Par NICOLAS BURNENS

Il y a des succès qui ne s’inventent pas. A la base, la création d’une simple page Facebook, celle des Envoyés Spéciaux Algériens (ESA). Au final, un succès hallucinant : 41 millions de visites depuis son lancement en juillet 2010, soit un peu moins que l’audience du Monde.fr en un mois (63 millions au mois de mars 2011).

Avec ses 37 000 fans, c’est sans doutes la première page d’information sur Facebook dans le monde arabe.

Les champs politique et médiatique sont verrouillés depuis l’indépendance algérienne. »

Younes Sabeur Chérif, un des fondateurs de la page des ES Algériens

 

En janvier, lors des émeutes de la faim en janvier 2011, les administrateurs de la page publiaient 800 infos par jour. Plus de 1 500 commentaires ont été postés, à 95% par des internautes de moins de 35 ans.

« Les opinions, les avis des jeunes ne sont pas canalisés par les médias algériens. Cela explique le succès de notre page », s’exclame Younes Sabeur Chérif à Alger, un des cinq administrateurs de la page.

Plusieurs heures par jour, l’étudiant relit, met en forme les nouvelles. La page est ouverte à tous. Des correspondants envoient des textes, vidéos, photos par email des quatre coins du pays.

Sur la page, il y a un peu de tout. « A la base, il était question d’aider une vieille dame de la ville de Laghouat, aux portes du désert algérien. Elle avait une maison précaire. On voulait faire quelque chose pour elle », précise l’étudiant en science politique à l’université d’Alger 3 de 21 ans. Un mois plus tard, le préfet de la région lui a attribué un nouvel appartement.

Du journalisme citoyen

Campagnes de nettoyage, restauration d’écoles : des dizaines d’action citoyennes fleurissent sur la page des Envoyés Spéciaux Algériens. En quelques clics, Younes Sabeur Chérif et ses amis ont inventé une nouvelle forme de journalisme politique citoyen, avec peu de moyens.

Nous sommes des modérateurs. Nous n’avons pas à dire aux internautes ce qu’ils ont à faire. »

Mais en ce moment, les administrateurs publient les photos des émeutes et manifestations du printemps arabe.

Ou celles à la cité Climat de France dans la commune populaire de Oued Koreich à Alger. Le mercredi 23 mars 2011, les habitants protestaient contre la démolition de leurs habitations précaires. Ils ont barricadé les axes routiers. Au moins une quarantaine de personnes ont été blessées dans des affrontements entre jeunes et forces de l’ordre. Très vite, les photos affluent sur le page.

 

 

 

 

 

Ou encore lorsque une nouvelle marche organisée par la Coordination nationale pour le changement de la démocratie (CNCD) est interdite dans les rues d’Alger le samedi 2 avril 2011. C’est la huitième marche interdite depuis le 12 février 2011, date de la chute d’Hosni Moubarak en Egypte.

Autre exemple, le 19 mars 2011. Des manifestants se sont réunis devant la Grande Poste à Alger, suite à un appel lancé sur Facebook par des jeunes chômeurs, des travailleurs et des militants des droits de l’Homme.

Le 19 mars est le jour du 49e anniversaire de la proclamation du cessez‑le‑feu et des accords d’Evian (19 mars 1962) qui a mis fin à la Guerre d’indépendance. Dès les premières heures de la matinée du samedi, un énorme dispositif policier est déployé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une nouvelle fois, Comme les marches de la CNCD, celle de Facebook n’est pas autorisée. Elle n’aura duré qu’une demi-heure.

Ce jour-là, Younes Sabeur Chérif est devant son ordinateur et distille les dernières nouvelles du terrain sur les réseaux sociaux.

Nous n’avons pas à dire aux internautes ce qu’ils ont à faire. »

Une force de frappe potentiellement redoutable

Avec plusieurs milliers de fans, la page des Envoyés Spéciaux Algériens dispose d’une force de frappe médiatique dont beaucoup de cyberactivistes syriens souhaiteraient disposer en ce moment.

« Nous sommes des modérateurs. Nous n’avons pas à dire aux internautes ce qu’ils ont à faire », précise Younes Sabeur Chérif, même s’il se dit concerné par le manque de libertés en Algérie.

Alors, il ne fait que diffuser les informations. Son rôle de modérateur le préserve des foudres du gouvernement. « Nous devons être prudent », concède-t-il. Quelques faux profils infiltrés, des menaces par e-mails reçues avant les manifestations du 12 février sont quelques uns des désagréments.

Contrairement à la Tunisie et l’Egypte, Internet est un espace libre de contestation en Algérie.

De toute façon, Younes Sabeur Chérif ne croit pas à un embrasement généralisé du pays. En tout cas pas pour le moment. « Nous n’avons pas une cause commune qui nous réunit tous. Certains veulent des réformes, d’autres un renversement comme en Egypte ou en Tunisie ».

Dans les années 1990, la « décennie noire » en Algérie a provoqué la mort 60 000 personnes. Elle traumatise encore la jeunesse algérienne. « Je suis un enfant de la guerre civile. La révolution de 1988 nous a été confisquée, mais nous avons trop peur des conséquences d’un changement », conclut-il.