EGYPTE. Le divorce entre la jeunesse et l’armée semble consommé dans les rues du Caire. Les regards de Omar Kamel, un manifestant de la place Tahrir, et de Claude Guibal, journaliste française au Caire.

Par NICOLAS BURNENS

« Au début, nous étions une dizaine de personnes. Il y avait une autre manifestation de l’autre côté de la ville. Nous avons demandé aux jeunes de nous rejoindre », se rappelle Omar Kamel, un écrivain et musicien égyptien d’une trentaine d’années. C’était le vendredi 8 avril 2011, sur la place Tahrir. 3000 manifestants demandaient la démission du maréchal Tantaoui, à la tête du Conseil supérieur des forces armées. Il est aux commandes du pays depuis le départ d’Hosni Moubarak, le 11 février 2011. La foule soupçonne les militaires de protéger leur ancien chef en laissant traîner la mise en œuvre d’une instruction judiciaire à son encontre.

L’armée se moque de nos pertes », Omar Kamel, habitant au Caire.

 

 

 

La soirée avait bien commencé. « Vers minuit, nous avons vu 3 ou 4 véhicules des forces de sécurité rouler vers le parking du Musée du Caire. On ne pouvait pas deviner s’ils étaient pleins ou vides. Pour moi, c’était un signe que l’armée allait lancer une attaque. D’autres pensaient que les militaires voulaient sécuriser la zone. Si seulement…», précise le musicien. Il a relaté cette nuit dans l’un des billets de son blog. Depuis la révolution, Omar Kamel est aussi bloggeur et photographe.

Mais très vite, les choses basculent. « Nous avons vu les forces de sécurité marcher depuis la rue El Einy et du côté d’Omar Makran, tout près de la place Tahrir. 400 hommes se sont déployés ».

L’armée bloque tous les points d’accès. Coups de matraque, jets de pavés et tirs à l’arme automatique. Pas que de balles en caoutchouc selon Omar. Bilan : un mort et environ 70 blessés. C’est la confusion : qui a donné l’ordre de tirer ? Les militaires se rejettent la faute.

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Mariage consommé ?

Ce n’est pas la première fois que l’armée utilise la force. Une armée pourtant si populaire auprès de la population. Mais la nuit du 8 au 9 avril 2011 a peut-être fait basculer les choses en Egypte. « L’armée se moque de nos pertes et a choisi de tourner au ridicule le désir de la population égyptienne de plus de liberté, de justice et de démocratie », conclut la note Omar Kamel, dans son billet.

Le mardi 12 avril 2011, l’armée a de nouveau évacué la grande place du Caire.

L’Egypte est économiquement à genoux », Claude Guibal, journaliste française au Caire.

 

 

 

Dans les colonnes du journal suisse Le Temps, daté du jeudi 14 avril 2011, Claude Guibal, journaliste française installée au centre du Caire depuis quinze ans, faisait part de ces lendemains qui déchantent en Egypte.

« Le pays est économiquement à genoux. Tout cela doit cesser », analyse la Française de 37 ans, journaliste pour Libération et France Info. Elle rappelle que les manifestations ne contentent pas tout le peuple égyptien.

Claude Guibal n’avait que 22 ans quand elle est arrivée au Caire. Elle est aujourd’hui l’une des journalistes les plus expérimentés dans la région.

Arrivée après le règne d’Anouar el-Sadat, Claude Guibal a vu la jeunesse égyptienne évoluer. « A cette époque, elle avait un esprit très peu critique. Son discours était figé ». L’Egypte était plongée dans les années noires du Gamaa al-Islamiya. Ce groupe armé islamiste qui a repris l’héritage du Jihad islamique égyptien, à l’origine du massacre de Louxor. « Avec le 11 septembre 2001, la jeunesse égyptienne a beaucoup souffert de son image. » Puis en 2003, il y a eu la guerre en Irak.« J’ai cru que tout allait basculer », ajoute Claude Guibal.

La jeunesse égyptienne désire tout raser pour tout reconstruire. Mais elle ne possède pas encore son diplôme d’architecte. »

 

 

 

« Ce n’est qu’en 2005 que j’ai réalisé que la jeunesse avait changé. Leurs discours étaient d’une grande cohérence. Les jeunes étaient beaucoup plus ouverts sur l’extérieur ». La journaliste dirigeait alors le master franco-égyptien de journalisme au Caire. « Beaucoup de ceux que j’ai connu en arrivant sont aujourd’hui des révolutionnaires. Ils se sont transformés ».

Le regard des aînés sur les jeunes a changé. « Avant, c’était la sagesse qui comptait. Aujourd’hui, leur voix compte. Ils ont mené une révolution de la citoyenneté d’une grande maturité aux slogans audibles par tous. »

Deux mois après la révolution, les appels de la rue ont de la peine à se matérialiser en faits. « Contrairement à la chute de l’empire soviétique, la jeunesse est allée dans la rue sans programme. Elle désire tout raser pour tout reconstruire. Mais elle n’a pas encore de diplôme d’architecte, ou du moins, il y a trop d’architectes pour construire la maison », conclut Claude Guibal.

Photo de Une @ Jonathan Rashad