SYRIE. Le rédacteur en chef du quotidien algérien El Watan, Zine Cherfaoui, a été retenu quatre jours en Syrie, du 7 au 11 avril 2011. Parti dix jours en reportage, il a été stoppé à l’aéroport international de Damas, puis expulsé par les services secrets, les Moukhabarate.

Par SAMI BOUKHELIFA

Le voyage de Zine Cherfaoui avait pourtant bien commencé. Son avion atterrit sur le tarmac de l’aéroport de Damas à 6h35. Il est rassuré. Il sait que les journalistes ne sont généralement pas les bienvenus dans ce pays, mais l’ambassade syrienne à Alger a écarté toute crainte. « Lorsque j’ai pris contact avec eux, ils n’ont émis aucune réserve », affirme-t-il. Toutefois, le journaliste ne s’attend pas à ce qu’on l’accueille à bras ouverts. Un collègue l’a averti : il n’entrera pas sur le territoire syrien sans se faire cuisiner. « C’est la règle dans tous les régimes totalitaires », rajoute-t-il.

Consigne : Aucun journaliste ne doit entrer en Syrie

À moitié endormi après une nuit blanche passée au guichet à contrôler les documents de voyages des arrivants, le policier sursaute lorsqu’il s’aperçoit que Zine Cherfaoui est journaliste. Il lui demande de se mettre sur le côté. « Il est allé consulter son supérieur hiérarchique ». Deux minutes plus tard, il est invité à suivre l’homme en « uniforme bleu ». Toujours en zone internationale, il est conduit dans une pièce où l’attend de pied ferme le « fameux supérieur ». Installé derrière un vieux bureau métallique gris, l’officier entame un interrogatoire : Pour quel journal travaillez-vous ? Quel est l’objet de votre visite à Damas ? Etc. « Il voulait surtout savoir si je pigeais pour des médias occidentaux », raconte-t-il.

Le fonctionnaire explique au journaliste qu’il ne quittera pas l’aéroport avant d’avoir eu le « OK définitif » du ministère de l’Information. « Ce qu’ils appellent ministère de l’Information, c’est bien évidemment la toute puissante police-politque syrienne », détaille Zine Cherfaoui. Passeport et bagage confisqués, le journaliste algérien est prié de patienter en zone internationale. « J’ai pris mon mal en patience et me suis installé en face du bureau de l’officier pour éviter que l’on m’oublie ». Quelques heures plus tard, le jeune policier croisé le matin lui annonce que sa présence n’est pas souhaitée et qu’il va être expulsé. « La décision était irrévocable, mais on ne m’avait pas donné de détails quant à ma date de départ ». Le billet de retour du journaliste était prévu pour le 17 avril. « Je n’allais pas passer dix jours dans l’aéroport. Je voulais qu’on me mette dans le premier avion en partance pour Alger ». Il était impatient de raconter son périple.

Assigné à résidence, il paye son hébergement

« Contrairement à mon arrivée, plus personne n’avait l’air de se soucier de moi »,  raconte Zine Cherfaoui. La fatigue due au voyage, la journée d’attente et l’annonce de son « expulsion » finissent par avoir raison de sa « zen attitude ». Le journaliste exige des explications auprès d’un responsable de la police de l’air et des frontières.

Il y avait un vol d’Air Algérie sur Alger et on n’a pas pensé à m’y mettre… Quand on déclare quelqu’un indésirable, on ne s’amuse pas à le retenir. »

 

« En attendant que mon cas soit réglé, on m’a suggéré de prendre une chambre au Cham Palace, situé au-dessus de l’aéroport ». L’hébergement est bien entendu à ses frais. La nuit d’hôtel coute 127$. « Ils détenaient toujours mon passeport, ils se sont arrangés pour que j’obtienne une chambre sans avoir à fournir de pièce d’identité ». Zine Charfaoui y passera quatre jours. « Il y avait un vol d’Air Algérie sur Alger et on n’a pas pensé à m’y mettre… Quand on déclare quelqu’un indésirable, on ne s’amuse pas à le retenir », s’indigne-t-il. Après d’âpres négociations, il obtiendra sa trousse de toilette et un T-shirt propre. Son bagage et son passeport restent confisqués.

Reporter malgré tout

Même s’il n’a pu quitter l’aéroport international de Damas, Zine Cherfaoui en a profité pour recueillir des témoignages. Durant quatre jours, il a discuté avec des étrangers qui fuyaient la Syrie. « Des Bahreïnis qui ont séjourné dans le sud du pays m’ont parlé de 150 morts à Deraa », confie-t-il. Les échanges qu’il a eu avec eux ont été très brefs. « Les policiers syriens avaient toujours l’œil rivé sur mes moindres faits et gestes ».

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Bien décidé à en finir avec ce petit jeu de l’administration Al-Assad, Zine Cherfaoui décide de prendre les choses en mains. « J’ai alerté ma rédaction ». Il réussit avec beaucoup de chance et de persévérance à envoyer un mail. En Syrie, la plupart des sites d’information sont censurés et seules quelques messageries fonctionnent.

Le journaliste se présente par la suite à la Syrian Arab Airlines pour modifier son billet retour. Il obtient un vol pour le 11 avril. Le préposé au guichet ne manque pas de lui faire remarquer qu’il a pris soin d’en informer les services de «Al Amn Al Aam» (la sécurité générale).

Au dernier jour de sa « séquestration », son passeport lui est rendu avec un avis d’expulsion. « Le tout m’a été remis, pour ainsi dire, au pied de l’avion. Bizarrement l’avis d’expulsion qui m’a été délivré ne mentionne pas la raison de mon refoulement », précise Zine Cherfaoui. Néanmoins, la sécurité générale en assume la responsabilité.

De retour à Alger, le journaliste explique : « Ces quatre jours m’ont permis de comprendre davantage pourquoi des régimes comme celui de Bachar Al Assad ne doivent pas exister au XXIe siècle ».