EGYPTE. La jeunesse est le fer de lance de la révolte populaire. Installée au coeur du Caire depuis 2008, la photographe belge Pauline Beugnies suit certains de ces militants. Elle nous décrit une jeunesse assoiffée de justice.

Propos recueillis par NICOLAS BURNENS

Pauline Beugnies, 28 ans, a étudié à l’institut des hautes études des communications sociales, à Bruxelles. Elle a travaillé en République démocratique du Congo, au Bangladesh et en Albanie. Elle se consacre désormais au monde arabe et musulman.

Depuis décembre 2010, elle suit les jeunes militants de Justice et Liberté, notamment pour Le Monde Magazine. A ce sujet, retrouvez le portrait de Dalia Ziada, bloggeuse égyptienne très influente.

Ir7al.info : Pourquoi vous êtes vous intéressée à la jeunesse égyptienne ?

Pauline Beugnies : J’étais un peu fatiguée de l’image qu’elle avait à l’extérieur du pays, que l’on décrivait sans avenir. J’avais envie de montrer autre chose. Le 7 septembre 2010, j’ai suivi les jeunes du mouvement d’El Baradei qui faisaient signer une pétition à Alexandrie pour un changement de la Constitution lancée pour mener une coalition pour le changement.

C’était vraiment des jeunes ordinaires. C’est comme cela que tout a commencé.

Dans la ville industrielle de Mahallah, au nord du Caire, foyer de contestation ouvrière, on prépare la grande manifestation du 25 janvier. Mahitab (à gauche) appartient à Justice et liberté, Sherif (main levée) au Mouvement du 6 avril. (Photos : Pauline Beugnies)

Comment s’est déroulée la « métamorphose » de cette jeunesse ?

Au début, les manifestations étaient presque pathétiques. Il n’y avait pas plus de 50 personnes. Je suivais les meetings, les rencontres. Petit à petit, je me suis lié d’amitié avec eux. Je me souviens de Gigi Ibrahim (bloggeuse égyptienne très influente) qui me disait que la révolution était la seule solution. Je n’y croyais pas.

Et puis, ils ont préparé la manifestation du 25 janvier 2011 s’est préparé (la date correspond à la Fête de la police, en commémoration du 25 janvier 1952, quand les hommes de la police ont affronté à Ismaïlia les forces d’occupation britanniques). Et là, tout est parti. Personne ne s’y attendait. Ni les politiques, ni les journalistes,  ni même les activistes.

Pauline Beugnies se remémore la journée du 25 janvier 2011.

Il y avait deux milles personnes ! Et cela les dépassait déjà complètement. »

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Au Caire, le 26 janvier 2011, cette jeune femme exhorte les manifestants à avancer vers un cordon de police. (Pauline Beugnies)

Pourquoi cela a explosé ?

Il y avait un terrain fertile. Une petite minorité de jeunes étaient engagés depuis plusieurs années, dès les grèves des travailleurs du textile de Ghazl El-Mahalla du 6 avril 2008. Un mouvement est né : celui des jeunes du 6 avril. Puis, il y a eu l’interpellation de Khaled Said, tabassé à mort par la police le 7 septembre 2010.

Cela a été un tournant : c’est là que le mouvement Justice et liberté est né. A partir de là, de nombreux jeunes se sont engagés dans la contestation.

Enfin, il y a eu les résultats des élections législatives de décembre 2010 (boycottées par les principales formations de l’opposition). Et  surtout, le soulèvement en Tunisie.

Si nos frères tunisiens l’ont fait, pourquoi pas nous ? »

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Le 29 janvier, Mohamed (Justice et liberté) et des manifestants ont tagué les chars qui quadrillent Le Caire. L'armée, bien accueillie par la foule, a annoncé le 31 janvier qu'elle ne ferait pas "usage de la force". Un tournant dans la contestation. (Pauline Beugnies)

Comment cette jeunesse évolue depuis la chute de Moubarak ?

Les groupes ne sont tellement pas organisés en leader, que c’est très difficile de voir quelle figure pourrait émerger, même en ayant passé beaucoup de temps avec eux. C’est la raison pour laquelle les jeunes ont pris Wael Ghanim (jeune activiste égyptien sur la toile, arrêté par la police aux premiers jours des manifestations) en symbole, quand il est sorti de prison.

En ce moment, ils essaient de s’organiser mais tâtonnent beaucoup.

Ils ne veulent pas vraiment se constituer en parti ou assumer le rôle de leader. De plus, ils perdent confiance en l’armée et dans le gouvernement. Le 25 février 2011, une manifestation a été violememnt réprimée par l’armée, place Tahrir. En plus, les premiers cas de torture par l’armée ont été révélés. Je suis inquiète qu’il se séparent de l’opinion publique.

Khaled, un membre du mouvement Justice et liberté. (Pauline Beugnies)

Comment la décriveriez-vous ?

C’est difficile. Ces jeunes sont vraiment très différents. Mais ils sont tous très matures. Avant les manifestations du 25 janvier 2011, j’ai suivi des réunions de préparation. On leur enseignait comment défendre leurs droits, comment passer les photos en direct sur Twitter.

Au niveau des idées, ils ont une envie de justice : une justice sociale, un Etat juste. Car la torture, la corruption, c’est l’injustice. Ils sont aussi très nationalistes. Sans cela, ils n’auraient pu porter la révolution.

Ont-ils des modèles révolutionnaires ?

Les manifestations de Ghazl El-Mahalla en 2008 étaient leur seule expérience. Beaucoup ont lu Gene Sharp, Prix Nobel de la paix en 2009, ou d’autres auteurs révolutionnaires ou résistants pacifiques. Par contre, le mouvement « Justice et Liberté » est beaucoup plus spontané.

Mona Seif et Gigi Ibrahim, deux twitteuses activistes dans le centre ville le 19 février. (Pauline Beugnies)

Quel regard portent-ils sur la jeunesse européenne ?

Ils ne sont pas envieux, ils sont fiers de leur pays et veulent en faire un endroit où il fait bon vivre. Ils ne pensent pas à partir, malgré leur situation. Par contre, ils suivent de près les manifestations qui ont lieu en Europe.

Les jeunes égyptiens sont-ils solidaires avec la Libye par exemple ?

Oui, tout à fait. En ce moment, au Caire, ils organisent des convois humanitaires pour aller à la frontière libyenne. Il y a toujours eu des réseaux avec les activistes des autres pays, notamment avec la Tunisie.

En savoir plus : retrouvez le portfolio sonore de Pauline Beugnies sur Le Monde.fr