TUNISIE. Quatrième de la Star Academy au Maghreb en 2007, la Suissesse d’origine tunisienne Soraya Ksontini est très attachée aux racines de ses parents. La chanteuse rêve d’un pays où tout le monde aurait sa chance.

Par NICOLAS BURNENS

Rien que d’en parler, sa voix se noue. Soraya Ksontini a  grandi en Suisse, mais son coeur est en Tunisie. Le pays de ses parents. La révolution du jasmin en janvier 2011, l’artiste l’a vécue sur les réseaux sociaux, accrochée à son téléphone portable. « Je ne suis pas pour autant une artiste engagée », se défend-elle. « Ce qui ne m’empêche pas de parler de tout ce qui me touche, de liberté notamment ».

Avant de préciser. « Durant la révolution, je n’ai jamais ressenti des émotions aussi fortes. Cela n’a rien à voir avec ce que tu peux ressentir sur scène. Il n’y a pas de mots pour l’expliquer ».

Soraya Ksontini et Mark Kelly lors du Cully Jazz Festival 2011 en Suisse (photo SD)

Et pourtant, gérer ses émotions, Soraya Ksontini en a l’habitude.

En 2011, elle s’est produite au Cully Jazz Festival au bord du lac Léman, un rendez-vous réputé en Suisse. Durant cinq soirs, elle y a distillé ses chansons en français et en arabe : une voix douce et sensuelle aux sonorités du Moyen-Orient. Un premier album nommé « Grama » (voir son profil myspace). « Je suis une artiste qui débute. C’est une bataille de tous les jours », assure-t-elle. Pourtant, sa carrière ne date pas d’hier.

Le sang qui a coulé me fait souffrir. Cette liberté-là est plus grande que l’Univers, plus belle que l’aube. »

En 2007, devant dix millions de téléspectateurs de la chaîne privée tunisienne Nessma, elle termine quatrième de la Star Academy du Maghreb. « J’ai pris un an pour redescendre sur terre et terminer mes études », se rappelle-t-elle. Une période pendant laquelle elle renoue avec ses racines familiales. « Le souffle est dans le sang. Je ne suis pas moins Tunisienne ici que là-bas ».

Le poète tunisien Khaled Oueghlani, très connu dans le monde arabe, finit par lui écrire sa première chanson en arabe.  Au lendemain de la révolution, devant les caméras de télévision helvétiques, elle lit ce poème griffonné sur un bout de papier. 

« Tunisie, est-ce que je dois avoir peur pour toi ou être heureuse ? Cela me fait souffrir de voir que tu accouches alors que je suis loin de toi. Le sang qui a coulé me fait souffrir. Cette liberté-là est plus grande que l’Univers, plus belle que l’aube », résume le poème.

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La création artistique a été bloquée durant ces années de plombs. »

Ben Ali, c’est fini

« En tant qu’artiste, j’ai toujours voulu être libre. Je n’ai jamais supporté les allégeances que certains faisaient au président et à sa famille. Cela me rendait dingue », se rappelle-t-elle. Mais c’est lors d’un rassemblement que l’artiste a pris conscience de la brutalité du régime.

Un mois avant la révolution, Soraya Ksontini était en Tunisie. Devant le théâtre national, des acteurs, chanteurs et figures du milieu culturel s’étaient rassemblés pour observer une minute de silence pour Mohamed Bouazizi, ce chômeur tunisien de 26 ans qui s’était immolé par le feu à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010. « J’ai vu des policiers traîner des femmes par les cheveux et tabasser ceux qui s’étaient rassemblés », se remémore Soraya. « Je ne pouvais pas le supporter. Je ne suis pas militante, mais je défends des idées humanistes », assène celle qui est aussi diplômée en relations internationales.

Certains artistes ont commencé à dire tout haut ce qu’ils pensaient tout bas, comme Lofti Abdelli. Le comique tunisien a fait le tour du web avec une vidéo dans laquelle  il invective le vieux dictateur (voir vidéo ici). 

« Ces talents étaient muselés. La création artistique était bloquée durant ces années de plomb. Un vrai nivellement par le bas », explique la Suissesse. Quatre jours plus tard, le 14 janvier 2011, Ben Ali quitte le pays, après 23 ans d’un règne sans partage.

« Aujourd’hui, je veux voir éclore une véritable culture du talent. Tout le monde doit avoir sa chance et  pas uniquement ceux qui ont des relations ».

Et quand on lui demande si elle désire y participer, Soraya Ksontini a sa réponse. « Il n’y a pas encore de structure musicale assez solide en Tunisie. Je n’ai pas les épaules assez fortes que pour faire évoluer le milieu. Mais je reviendrai plus tard », promet-elle.