YEMEN. Alors que le président s’accroche au pouvoir, de nouveaux accrochages ont eu lieu ce mercredi 25 mai 2011. A Sana’a, le point de vue de Mohamed Said, un jeune diplômé de 25 ans, et de Charlotte Velut, correspondante de RFI.

Par NICOLAS BURNENS

Au moins 180 personnes ont trouvé la mort, dont 11 rien que le lundi 23 mai 2011. C’est le bilan des manifestants qui secouent le Yémen depuis janvier 2011, où le pouvoir du président Ali Abdallah Saleh est contesté dans la rue. Depuis 32 ans, il est le chef de l’État de ce pays situé à la pointe sud-ouest de la péninsule arabique.

Mardi 24 mai 2011, l’homme de 69 ans a refusé de signer un accord sur une transition pacifique du pouvoirMercredi 25 mai 2011, pour la troisième journée consécutive, des heurts ont eu lieu entre la police et les manifestants.

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Depuis quatre mois, les affrontements sont quasi quotidiens, notamment aux portes de l’Université de Sana’a, où des étudiants campent devant le bâtiment, protégés par une partie de l’armée qui a fait faux bon au président.

Le président est un manipulateur et un irresponsable. Il croit avoir le droit légitime de rester au pouvoir jusqu’à sa mort. »

Des revendications pas si différentes

Mohamed a étudié dans cette université. Ce Yéménite de 25 ans, qui souhaite garder l’anonymat par peur de représailles sur sa famille, est diplômé en commerce et management international.

« Même si le mouvement est essentiellement pacifique, il y a des accrochages violents entre les militaires et les manifestants. Ils tirent, tuent et blessent des jeunes désarmés », explique-t-il. Depuis le début des manifestations, Mohamed reste cloîtré chez lui.

Ce qui ne l’empêche pas de partager les revendications de la rue. « Le président est un manipulateur et un irresponsable. Il croit avoir le droit légitime de rester au pouvoir jusqu’à sa mort », ajoute-t-il. « S’il ne part pas, c’est parce qu’il n’est pas encore forcé de partir. Il pense que les protestataires veulent lui voler le pouvoir et le traduire en justice ». En réalité, les revendications des Yéménites sont celles de nombreux jeunes arabes.

« Elles sont similaires à celles des  Égyptiens, Tunisiens ou Syriens. Nous souhaitons de meilleures opportunités et conditions de travail. En résumé, vivre une vie meilleure dans un pays qui autorise les citoyens à exprimer librement leurs idées en leur conférant des droits démocratiques ».

On décrit souvent le Yémen comme archaïque et pauvre mais les jeunes sont baignés dans une culture qu’ils ne rejettent pas, entre tradition et modernité. »

Pour Charlotte Verlut, qui a passé deux ans et demi en Syrie, le Yémen est un pays où l’expression est plus libre, la répression moins forte. Les partis d’opposition jouent d’ailleurs un rôle plus important que dans d’autres républiques arabes. « On décrit souvent le Yémen comme archaïque et pauvre mais les jeunes sont baignés dans une culture qu’ils ne rejettent pas, entre tradition et modernité », explique la jeune femme de 24 ans, correspondante de Radio France Internationale (RFI).

Charlotte Verlut (à l’arrière) enregistre le discours du président yéménite Ali Abdallah Saleh, fortement contesté dans la rue depuis janvier 2011 (photo SD).

Au début, la contestation était très localisée, principalement dans les universités de Sana’a et de Taïz. Puis, les étudiants ont sensibilisé les chefs de tribus – les cheikh -, ceux qui ont accès aux informations. Ce sont ces représentants du peuple que l’on retrouve aujourd’hui dans les manifestations.

Un partage du pouvoir difficile

En ceci, le soulèvement yéménite est différent des autres mouvements du printemps arabe. « En Égypte et en Tunisie, les gens ne manifestent pas sous les couleurs de différents partis ou mouvements. Au contraire, au Yémen, les jeunes suivent l’opinion des chefs de tribus comme si c’était la leur », renchérit Mohammed.

Depuis le début des manifestations, les femmes yéménites sont très présentes, à la hauteur du « déshonneur » qu’ont suscité les propos du président qui a dénoncé la « mixité illégale entre sexes » (photo SD)

« Ce n’est pas qu’une révolution de la jeunesse. Il y a des familles, des hommes d’affaires, des activistes des droits de l’Homme. Un vrai soulèvement populaire », précise Charlotte Verlut, arrivée à Sana’a il y a neuf mois. Il y a aussi les femmes, très présentes depuis le début du soulèvement.

La population yéménite, à structure tribale, rend le partage du pouvoir difficile. Mardi 24 mai 2011, la situation s’est encore enlisée.  A Sana’a, de violents combats ont opposé les partisans du chef tribal le plus influent du Yémen, le cheik Ahmar, aux forces du président.

Les partisans du chef de la puissante confédération tribale des Hached, dont fait partie le président, ont rallié en mars les protestataires réclamant la chute du chef de l’État.

« Les tribus ont en marre de régler leurs problèmes avec les armes. Et le gouvernement ne leur offre pas les possibilités démocratiques de faire autrement », analyse Charlotte Verlut.

« Or, pour régner, le président Ali Abdallah Saleh doit satisfaire leurs revendications. Il n’a pas oublié que son prédecesseur, Ahmad al-Ghashmi, a été assassiné par des membres d’une tribu ». En 32 ans de pouvoir, le président n’a pas réussi à leur offrir un service public digne de ce nom, à commencer par un approvisionnement en gaz. Autant de prérogatives d’un État moderne qui aurait dû pousser les tribus à abandonner leur forme d’organisation.

La question que tous les analystes se posent  n’est pas si le président partira, mais quand il le fera. »

Quand partira-t-il ?

Ces dernières semaines, le chef de l’Etat a bloqué à deux reprises l’accord de transition négocié sous l’égide de ses six voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui lui garantissait une immunité judiciaire à lui et à sa famille et le droit de rester au pays.

« La question que tous les analystes se posent n’est pas si le président partira, mais quand il le fera », résume Charlotte Verlut.

« Il pense qu’il peut encore gagner, car l’opposition est encore trop divisée. De plus, les forces spéciales sont toujours à ses côtés ». Pour la journaliste, une condamnation forte des Etats-Unis, qui opère des missions de contre-terrorisme au Yémen, pourrait être l’élément déclencheur.

Alors en attendant, quand il n’est pas au travail, Mohammed reste chez lui et scrute les informations à la télévision. « Nous ne voulons pas seulement le départ du président, mais des élections libres, une alternative au pouvoir et une administration qui fonctionne enfin », conclut le jeune homme.

Photo de Une de Kinney Cheng : Des femmes participent à une manifestation pour demander le départ du président Ali Abdallah Saleh dans la ville de Taiz, au sud du Yémen.