JORDANIE. Thameen Kheetan, 22 ans, est journaliste dans le seul quotidien anglais du pays, The Jordan Times. Depuis décembre 2010, ce licencié en langue française couvre les manifestations qui secouent le royaume hachémite.

Propos recueillis par NICOLAS BURNENS

Le 20 mai 2011, plusieurs milliers de Jordaniens ont manifesté pour dénoncer la corruption du régime et demander des réformes. Est-ce un phénomène nouveau ?

Ce qui est nouveau, ce ne sont pas tant les manifestations, mais les demandes de réformes. Contrairement à la Tunisie ou à l’Égypte, personne ne demande la chute du régime (le roi Abdallah II, souverain depuis 1999) .

Les manifestants souhaitent des réformes, qui renforceront la stabilité du trône, notamment en demandant la fin de la corruption.

Manifester ne signifie donc pas s’opposer au roi. Au contraire, la plupart des Jordaniens vénèrent la dynastie des Hachémites. Ils pensent que leur présence garantit la stabilité du pays. Une bonne partie de la popularité d’Abdallah II vient de l’admiration des Jordaniens envers son père, le roi Hussein.

Le 26 avril 2011, le roi a créé une commission chargée de proposer une réforme constitutionnelle. Est-ce suffisant ?

Difficile à dire. Tout dépendra des propositions de la commission. Les changements constitutionnels  doivent être réels et acceptés par le gouvernement. J’ai personnellement parlé avec deux membres de la commission. J’ai senti une volonté de réaliser de véritables réformes constitutionnelles (création d’un tribunal constitutionnel et mise en place d’un gouvernement parlementaire).

Quel est le sentiment des jeunes Jordaniens que vous rencontrez lors des manifestations ?

Ils ont perdu toute confiance dans le gouvernement. Néanmoins, pour beaucoup d’entre eux, le désespoir du passé a fait place à un espoir de changer les choses.

En février 2011, 36 personnalités appartenant aux chefs de tribus ont signé un communiqué, reprochant à la reine Rania d’avoir donné des terres à sa famille les Yassine. Un tabou a-t-il sauté en Jordanie en s’attaquant à la royauté ?

Totalement. Jusque là, nous n’avions jamais parlé des affaires de la famille royale dans les médias. Le 22 mai 2011, dans une interview accordée à ABC News, le roi a encore rejeté ces accusations. Il a insisté sur le fait que la reine n’intervenait pas dans les affaires du gouvernement et que son activité était cantonnée au domaine de l’éducation.

Les tribus jordaniennes sont un des piliers du régime. Ils sont pourtant très critiques, notamment à l’encontre de la reine Rania, à qui ils reprochent de dépenser trop d’argent. Le roi peut-il maintenir le régime sans leur allégeance ?

Jusqu’à aujourd’hui, la royauté a toujours reçu le soutien des tribus. D’un côté, les chefs traditionnels continuent de déclarer qu’ils veulent « ce que sa Majesté le roi souhaite ». D’un autre côté, les tribus ne sont pas toutes unifiées. Dans certaines, les jeunes insistent sur la nécessité de réformer les institutions de l’Etat, de renforcer la Constitution et les lois afin de protéger le trône.

Les tribus ont toujours fait allégeance à la monarchie. Mais il ne faut pas oublier que les plus grandes révoltes de l’histoire moderne de la Jordanie ont éclaté sous l’impulsion des tribus tansjordaniennes (le révolte du sud en 1989, Kérak en 1996, Ma’an en 2003).

Parmi les contestataires, nous retrouvons le front de l’action islamique (FAI), la  confrérie des Frères musulmans ou les « jeunes du 24 mars ». Partagent-ils tous les mêmes idées ?

Le FAI est le premier parti politique qui demande des réformes. Il y a les partis de gauche, comme le parti jordanien démocratique de l’unité populaire (Wihda) ou encore les communistes.

Il y a aussi les mouvements que l’on appelle « la nouvelle opposition », qui rassemble des membres des partis politiques traditionnels, des activistes indépendants et ceux qui n’ont pas d’activité politique. Le groupe « Jayeen (Jahine) » (« nous arrivons ») et les jeunes du 24 mars en sont des exemples.

En réalité, aucun parti n’est capable de former un gouvernement ou d’y participer avec le système démocratique actuel. C’est pour cela qu’ils se rassemblent, malgré leurs différences.

Qui sont les « jeunes du 24 mars » ?

Des gauchistes, des communistes, des Baathistes, des islamistes et des jeunes qui n’ont pas d’affiliation politique, autant d’hommes et de femmes, qui demandent des réformes politiques et constitutionnelles. Comparés aux autres, ils sont très actifs sur Facebook.

Une manifestation organisée par le Front d’action islamique (FAI) et les syndicats professionnels le vendredi 20 mai 2011 à Amman (Photo DR)

Des informations non confirmées affirment que la reine Rania, d’origine palestinienne, aurait facilité la naturalisation de 78 000 Palestiniens entre 2005 et 2010. La crise politique jordanienne n’est-elle pas aussi une crise d’identité ?

C’est vrai. Les Transjordaniens craignent que leur naturalisation forme une « patrie alternative » au dépend d’un véritable État palestinien. Cet objectif est soutenu par beaucoup d’hommes politiques en Israël.

Les réformistes pensent qu’il faut des changements réels pour conserver un front uni dans le pays, notamment pour lutter contre Israël, qui trouve un intérêt dans le transfert des Palestiniens en Jordanie. Ils insistent sur le fait que tous les citoyens, quelle que soit leur origine, doivent être égaux devant la loi.

Peut-on s’acheminer vers une guerre civile ?

Je ne pense pas. Les exemples du printemps arabe le prouvent. Pour cela, il faudrait d’abord que le régime tombe et ce n’est pas le but des manifestants. Dans les pays qui ont vu des dictateurs tomber, les peuples sont restés unis.

Que doit faire le roi pour sortir de la crise ?

Je pense que ses promesses de réformes, notamment avec la révision de la Constitution sont suffisantes. Mais cela ne garantit pas une sortie de crise. Si les réformes sont sans effet, le peuple redescendra dans la rue. Pour protéger son trône, le roi doit réaliser des réformes qui permettent à la Jordanie de devenir un État de loi et d’égalité.