EGYPTE. Cela fait cinq jours que les manifestants ont investi à nouveau la place Tahrir pour demander la démission du maréchal Tantaoui qui dirige le pays. Seront-ils délogés par la police ? Jeudi 14 juillet au matin, les manifestants étaient toujours sur la place.

Par NICOLAS BURNENS (texte et photos) et SAMI BOUKHELIFA (interviews)

Banderoles, drapeaux égyptiens, chants, discours et concerts. Depuis cinq jours, la place Tahrir a des allures de grande fête.

Il est 14h et la chaleur est assommante. En ces temps de mobilisation, difficile de rencontrer nos interlocuteurs en dehors de la place où est née la révolution, le 25 janvier 2011. En famille, on y sirote un jus d’orange et on y mange des patates douces ou du maïs grillé.

Les marchands prennent place. A l’exception du village de tentes, la place est quasiment vide.

Pour accéder à Tahrir, il faut présenter sa carte d’identité. Tous les accès sont contrôlés. Sous le régime d’Hosni Moubarak, les pièces d’identité des membres du Parti national démocratique (PND) étaient marquées de son sigle. Les sacs sont systématiquement fouillés.

«Il faut mieux surveiller les entrées. On nous dit que des personnes avec des armes blanches pourraient essayer de rentrer», crie une femme au micro. Ce jour-là, la rumeur court aussi que l’armée videra la place à 16h. Il ne se passera rien.

Les « révolutionnaires », ceux qui veulent « sauver la révolution », on les trouve sur le rond-point dans ce village de tentes où ils  vivent jour et nuit. Il y a les familles de martyrs, les associations, les collectifs et les partis politiques. Ils ont une seule demande : que le maréchal Tantaoui, à la tête du conseil suprême des formes armées, qui dirige le pays, quitte son poste. Ils demandent aussi l’accélération des réformes démocratiques et que ceux qui sont soupçonnés de meurtre et de corruption soient jugés.

Wael, 32 ans, et Sama, 18 ans, ne sont considèrent pas comme des révolutionnaires. D’ailleurs, ils ne participent pas aux manifestations.

« Nous sommes venus voir pour être au courant. Nous nous baladons entre les tentes pour discuter avec les gens », expliquent-ils, en précisant qu’ils ne souhaitent faire partie d’aucun parti politique. Les discussions s’animent au pied des tentes. D’autres, se reposent dans leurs abris de fortune.

La tente qui est toujours pleine, c’est celles des bloggeurs égyptiens. Il y a Mahmoud Salem, alias @Sandmonkey, un des cyberactivistes les plus influents du pays. Mais aussi des plus jeunes, comme  Mona Seif ou encore Gigi Ibrahim, une des plus douées de sa génération. Elle a déjà fait la couverture du Time Magazine et a débattu sur CNN et Al-Jazira.

La jeune fille a les yeux rivés sur son ordinateur. Elle est en train de monter une vidéo qu’elle a tournée hier. « Je passe une grande partie de mon temps sur mon blog et sur mon compte Twitter. J’essaie d’informer sur ce qui se passe à Tahrir en postant des photos et des vidéos. Je me tiens aussi au courant de ce qui se passe en dehors de la place », précise-t-elle.

Ce n’est que vers 18h que Tahrir commence à se remplir. Ce mardi 12 juillet 2011, l’armée a déclaré dans un message télévisé qu’elle ne « renoncerait pas à son rôle » et a émis une mise en garde à l’intention des manifestants qui contestent sa gestion de la transition politique du pays. Fera-t-elle vider la place ? C’est la question que tout le monde se pose ici. En tout cas, l’annonce a augmenté l’affluence sur la place Tahrir qui compte alors quelques dizaines de milliers de personnes.

La balade est entrecoupée par les marches spontanées des jeunes révolutionnaires qui tournent autour de l’imposant rond-point, en criant leur slogan : « Moubarak est tombé, mais le système est toujours là ! » Certains groupes se risquent même à sortir de la place Tahrir pour s’aventurer dans quelques rues adjacentes.

L’appel à la prière arrive sur Tahrir. Il est un peu avant 21H.

Au centre de la place, sur le rond-point, les télévisions sont de plus en plus nombreuses à couvrir les manifestations. Parmi elles, la chaîne qatarie Al Jazeera, mais aussi Tahrir TV, une des télévisions nées après la révolution. La télévision égyptienne étatique n’est plus la bienvenue sur la place.

Tout autour de la place, des concerts commencent, des lieux de discussions improvisés débutent. Les manifestants dansent. L’ambiance est bon enfant.

http://www.dailymotion.com/videoxjwapu

23H. Un peu plus loin, sur le parvis du ministère de l’Intérieur, bloqué depuis quatre jours en raison des manifestations, Yassine est assis entouré de ses potes. Il supporte Mohamed El Baradei, prix Nobel de la paix 2005 et un des opposants historiques à Hosni Moubarak. L’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui a fait la majeure partie de sa carrière à l’étranger est critiqué en Égypte.

« Mohamed El Baradei ne s’exprime pas sur Tahrir car il pense que cela n’est pas son rôle, c’est celui des jeunes, regrette-t-il. Il est difficile de convaincre les gens. Mais beaucoup pense qu’il trop ouvert. Il est très critiqué en raison de son soutien à la guerre en Irak. Il n’y a que les intellectuels qui le comprennent. C’est cela le problème».

Minuit. Mohamed Adel est un des leaders du mouvement des jeunes du 6 avril, principal groupe révolutionnaire en Égypte. Il donne des interviews et discute des prochaines pétitions à mettre en place. Le mouvement est né des grèves des travailleurs du textile de Ghazl El-Mahalla du 6 avril 2008. Il est de retour sur la place Tahrir mais pense déjà aux élections en Égypte, dont la date exacte reste indéterminée, probablement en novembre. « Je ne voterai pour aucun parti politique en particulier. Je veux créer un mouvement unificateur sur l’élan de cette révolution et voir tous les candidats sur la même liste ».

2H. Les discussions continuent sur la place, mais elle s’est déjà partiellement vidée. Les jours précédents, il y a eu quelques échauffourées aux abords de la place. Mais pas cette nuit. Tahrir s’endort. Avant un nouveau jour de contestation.

 

 

mais elle ne s’endormira pas vraiment.