ALGÉRIE. Sept mois après la révolution, la situation n’a pas changé pour les jeunes, qui n’entrevoient pas d’avenir. Reportage à Bab el-Oued, quartier historique d’Alger.

Texte SAMI BOUKHELIFA, publié dans La Liberté, le mardi 12 juillet 2011.

Photos NICOLAS BURNENS

Le soleil se couche sur la capitale algérienne. Sur les hauteurs, Notre-Dame d’Afrique veille sur les habitants de Saint-Eugène et de Bab el-Oued. Sur les murs de la basilique il est inscrit: «Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans.» Mais à Bab el-Oued, «cela fait longtemps que les prières ne sont plus exaucées», explique Azzedine, 28 ans.

Azzedine, 28 ans est sans travail. En janvier, il n’a pas participé aux manifestations qui ont dégénéré en émeutes. Il survit en vivant dans un cyber-café.

En janvier, il n’a pas participé aux manifestations qui ont dégénéré en émeutes. «Je savais que ça ne changerait rien», dit-il sur le pas de porte du cybercafé du quartier. Un local de neuf mètres carrés, où le jeune Algérois vit depuis six ans. «Je travaille ici, je mange ici et je dors ici en même temps, raconte-t-il, le regard baissé. Je ne peux pas aller chez mes parents, c’est à peine s’il y a de la place pour eux et mes soeurs.»

Des démunis heureux

Il y a deux ans, Azzedine avait encore de l’espoir. Il a investi toutes ses économies dans une prothèse oculaire. «Avec un physique présentable, j’espérais trouver un travail respectable, avoue-t-il. Personne n’a voulu de moi», conclut celui qui se définit comme un «clandestin» dans son propre pays.

Personne ne se soucie de nous. On ne sert à rien.»

Nabil et Ibrahim, 24 et 25 ans, Algérois de Bab el-Oued

Des jeunes comme Azzedine, il y en a des milliers entre le Triolet et les Trois-Horloges, les célèbres places de Bab el-Oued. Comme Aziz, 28 ans. Cheveux gominés, vraies fausses Prada sur le nez et tiré à quatre épingle, il est pourtant chômeur. Mais il tient à garder sa dignité. Il a travaillé longtemps pour un opérateur téléphonique avant d’être mis à la porte. Lui non plus n’a pas participé aux émeutes de janvier et même s’il ne les justifie pas, il les comprend.

Aziz, 28 ans, a longtemps travaillé pour un opérateur téléphonique. Aujourd’hui, il est au chômage. «C’est normal que les jeunes se révoltent. Ils sont diplômés et n’arrivent pas à trouver du travail.»

Aziz, 28 ans, a longtemps travaillé pour un opérateur téléphonique. Aujourd’hui, il est au chômage. «C’est normal que les jeunes se révoltent. Ils sont diplômés et n’arrivent pas à trouver du travail.»

«C’est normal que les jeunes se révoltent. Ils sont diplômés et n’arrivent pas à trouver du travail. Il y a aussi les inégalités sociales, la mal-vie et la crise du logement.» Lui, vit avec ses parents, son frère et ses deux soeurs dans un trois pièces. Il s’estime privilégié. Pourtant dans son immeuble fissuré par le tremblement de terre de 2003, l’humidité et la moisissure achèvent l’oeuvre du séisme.

Les teneurs de murs

En bas de chez Aziz, les trottoirs craquelés ressemblent à des plages de galets. A Bab el-Oued, Alger la Blanche est grise. Et pour oublier, les jeunes écoutent de la musique. Sur fond de raï, Nabil et Ibrahim, 24 et 25 ans, réparent une vieille voiture. Clé à molette dans une main et cigarette dans l’autre, ils espèrent la vendre et en tirer de quoi vivre. «Nous sommes la jeunesse perdue, s’indignent- ils, en choeur. Personne ne se soucie de nous. On ne sert à rien.»

Des immeubles du quartier populaire de  Bab el-Oued

Des immeubles du quartier populaire de Bab el-Oued.

Le plus jeune ajoute: «On a ouvert nos yeux durant la période du terrorisme. Ensuite c’était les inondations en 2001 et puis le tremblement de terre. C’est à ça que se résume notre vie, une catastrophe.» Dans leur quartier qui tombe en ruine, ces jeunes sont surnommés les Hitistes, ceux qui tiennent les murs. A Bab el-Oued, ça tombe bien, les murs ont besoin de soutien…

Pour un changement pacifique

«Nous sommes un groupe qui veut un changement pacifique du système. Qu’est-ce que tu en penses?» Abdenour a 21 ans. Il martèle le mot «pacifique» face à un jeune marchand de Bab el-Oued, un quartier populaire d’Alger. Il fait partie des Jeunes du 8 mai, un des nombreux groupes nés durant le printemps arabe. Comme la centaine d’autres membres dans la capitale, il descend dans la rue à la recherche de nouveaux sympathisants.

Amine Menadi (à gauche), fondateur d’Algérie Pacifique, connaît bien le quartier. A ses côté, Abdenour fait partie du collectif des jeunes du 8 mai.

Amine Menadi (à gauche), fondateur d’Algérie Pacifique, connaît bien le quartier. A ses côtés, Abdenour fait partie du collectif des Jeunes du 8 mai.

En janvier, il faisait partie des émeutiers qui décriaient leur mal-être. «La violence n’a mené à rien», constate le jeune devenu militant il y a deux mois. Son groupe veut rassembler tous les mouvements de protestation algériens. C’est aussi le souhait d’Amine Menadi, le créateur d’Algérie pacifique, le collectif à l’origine des Jeunes du 8 mai. « Mon groupe a servi à casser le mur de la peur et à se remettre dans une logique de contestation pacifique», explique-t-il. Ne reste qu’à «fédérer des gens autour de l’idée du changement.» «Si c’est pacifique, je vous rejoins», répond le marchand à Abdenour./AGO

Pour plus d’infos

Les reportages produits pour la Radio suisse romande, pour Le 7-9 de l’été du Mouv’ (Radio France) et pour la Radio Télévision Belge FrancophoneBab el-Oued: la jeunesse perdue algérienne et Pour une révolution algérienne pacifique.

L’article mutlimédia sur Bab el-Oued, «le quartier où tout commence».

Et les portraits multimédia d’Amine Menadi: «Soit je leur jette des cocktails molotov, soit j’informe» et Amine Menadi, l’infatigable trublion.