TUNISIE. Des médecins libyens du monde entier se mobilisent. En provenance du Canada, des Etats-Unis et de toute l’Europe, ils ont élu domicile à Tataouine, dans le sud de la Tunisie. Ils viennent en aide à leurs compatriotes qui fuient la guerre et se réfugient dans le désert tunisien, à Dehiba et à Remada, où des camps de fortune ont été installés à proximité de la frontière libyenne.

Textes SAMI BOUKHELIFA et NICOLAS BURNENS, publié dans El Watan, le mardi 19 juillet 2011.

Photos NICOLAS BURNENS, avec ANTONINO GALOFARO

Ils se connaissent à peine, mais viennent de parcourir ensemble les 500 kilomètres qui séparent Tunis de Tataouine. Les dix hommes sont médecins. Ils sont arrivés par avion le matin même à Tunis. A Tataouine, ils sont accueillis par le docteur Salah El Barouni. Lui aussi est médecin bénévole. Arrivé d’Irlande au mois d’avril, il s’est fixé un objectif : aider ses compatriotes dans les camps de réfugiés.

«Au début, nous n’étions que deux mais ensuite notre nombre n’a cessé d’augmenter. Alors, nous avons décidé de lancer un site Internet où les médecins peuvent s’inscrire avant de venir, explique-t-il. Ça nous a permis de mieux nous organiser. Aujourd’hui, on a deux équipes, une permanente avec des médecins de Libye, et une autre avec des médecins d’un peu partout», poursuit fièrement le docteur El Barouni. Leur QG tunisien est un hôtel loué entièrement par un avocat londonien d’origine libyenne.

Ihab est jeune médecin et Mohaned est coordinateur dans une association qui aide des réfugiés libyens. Ils sont de Tripoli. Basés à Tataouine, ils interviennent notamment dans les camps.

Ihab est jeune médecin et Mohamed est coordinateur dans une association qui aide des réfugiés libyens. Ils sont de Tripoli. Basés à Tataouine, ils interviennent notamment dans les camps./NBS

Pas le temps de souffler, à peine arrivés une première réunion est organisée. Saleh El Barouni confie des missions aux nouveaux arrivants. «L’équipe qui vient d’arriver est composée de généralistes. Il y a aussi un cardiologue, un ophtalmologue et un dentiste», se réjouit-il en organisant le planning. «Demain, ils iront tous à Dehiba », poursuit le médecin-chef.

Dehiba : du vent et du sable

Sous un soleil de plomb et au milieu d’une mini-tornade de poussière, les docteurs enfilent leurs blouses blanches. Ils se dispersent. Les consultations ont lieu sous les tentes des réfugiés. Seule le docteur Djamila Issaoui, chirurgien-dentiste à Londres, a droit à un cabinet de fortune. Masque sur le visage, elle enfile ses gants en latex et reçoit son premier patient. Mohamed a 12 ans. «Regardez, je dois le soigner sur une chaise! Je fais tout mon possible auprès du Croissant-Rouge, de la Croix-Rouge et de l’Unicef pour obtenir un fauteuil de dentiste», s’insurge-t-elle.

Dans de telles conditions, c’est un miracle qu’il n’y ait pas plus de maladies.»

Aâref Mohamed, médecin aux Emirats arabes unis

Pourtant dans le camp, se faire soigner les dents est le dernier souci des réfugiés. «Ce qui manque le plus, insiste Mohamed Ihab, un jeune médecin de Tripoli, ce sont les médicaments.» En nage, stéthoscope à la main, il traverse le camp pour en trouver. «Il nous faut des antidépresseurs, beaucoup de patients en ont besoin dans le camp, dit le jeune homme essoufflé. C’est vraiment difficile de s’en procurer. Même si les Tunisiens font de leur mieux pour nous aider.»

Jamila Issaoui, dentiste libyenne basée en Grande-Bretagne a laissé son cabinet une dizaine de jours pour cette pièce de fortune. Elle manque de tout, notamment d’une fraiseuse performante.

Jamila Issaoui, dentiste libyenne basée en Grande-Bretagne a laissé son cabinet une dizaine de jours pour cette pièce de fortune. Elle manque de tout, notamment d’une fraiseuse performante./AGO

«Le désert nous rend fous»

Tente après tente, le docteur Aâref Mohamed, médecin aux Emirats arabes unis, soigne les petits bobos. Il juge la situation sanitaire stable. «Dans de telles conditions, c’est un miracle qu’il n’y ait pas plus de maladies», constate-t-il, avant de poursuivre sa tournée. En plein vent de sable qui ne faiblit que rarement, ils sont 830 réfugiés à vivre dans une situation très difficile. Beaucoup d’enfants ont fait des dépressions nerveuses.

Il est jeune, c’est un collégien, il a perdu la raison. Il ne fait que pleurer et crier, le désert nous rend tous fous.»

Messaouda Ali Ahmed, mère de famille réfugiée à Dehiba

Messaouda Ali Ahmed est la mère de l’un d’eux. «Il est jeune, c’est un collégien, il a perdu la raison. Il ne fait que pleurer et crier, le désert nous rend tous fous, s’alarme-telle. Son père n’est pas là pour s’occuper de lui, il est au front.» Comme elle, toutes les Libyennes du camp sont seules pour s’occuper de leurs enfants. Tous les hommes combattent en Libye. Pour pallier le problème des dépressions, les médecins ont aménagé une école avec une cour de récréation. «C’est tout ce qu’on peut leur offrir pour le moment», conclut, amèrement, Saleh El Barouni, le médecin-chef./SB

Le camp de Dehiba, tenu par les Emirats arabes Unis est celui qui est le plus près de la frontière. Il y a une centaine de tentes.

Le camp de Dehiba, tenu par les Emirats arabes unis, est celui qui est le plus près de la frontière. Il y a une centaine de tentes./NBS

Ces Tunisiens qui soignent les réfugiés libyens

Accroupi, Nasser Naciri écoute attentivement. Il est psychologue. En face de lui, une réfugiée libyenne. Elle souhaite garder l’anonymat par peur de représailles contre sa famille restée à Nalout, à 60 km de la frontière. Une ville aujourd’hui aux mains des rebelles. «Cela fait trois mois que nous sommes ici. Nous restons entre femmes. Tous nos hommes sont au front. Nous sommes fatiguées, explique-t-elle. Nous souhaiterions rentrer en Libye, mais malheureusement, c’est impossible. Il y a des bombardements et des obus qui nous tombent sur la tête.»

Nasser Nciri est un psychologue tunisien de 31 ans. Il travaille pour Médecins sans frontières (MSF) depuis sept mois, notamment dans le dispensaire de Maz Touria à 15 kilomètres de Tataouine. Plus de 300 familles libyennes vivent dans la localité.

Nasser Nciri est un psychologue tunisien de 31 ans. Il travaille pour Médecins sans frontières (MSF) depuis sept mois, notamment dans le dispensaire de Maz Touria à 15 kilomètres de Tataouine. Plus de 300 familles libyennes vivent dans la localité./NBS

Nous sommes dans le dispensaire de Maztouria, à 15 km de Tataouine. Ici, les réfugiés reçoivent des soins gratuits. Plus de 300 familles libyennes vivent dans la localité. Nasser Naciri travaille depuis sept mois pour Médecins sans frontières (MSF), qui emploie une quinzaine de Tunisiens dans la région. «Je fais une collecte d’informations sur leur état émotionnel pour voir quels sont leurs besoins», précise le psychologue de 31 ans. Selon Halim Boubarak, médecin, «quand ils ont fui, les réfugiés n’ont pas pu emporter leurs dossiers médicaux. Toute la prise en charge est à refaire. Nous ne disposons pas des renseignements cliniques nécessaires».

Manel Boualag est aussi psychologue. Venue de Tunis, elle travaille à Remada, l’autre camp de réfugiés du Sud. «Nous faisons en sorte que les réfugiés dévoilent leurs angoisses. Nous abordons certains sujets pour les pousser à s’en décharger par la parole», détaille-t-elle, assise sous une tente où la chaleur est étouffante. A ses côtés, Aïcha Amar. Elle est mère de trois enfants dont deux garçons qui sont au front : «Les premiers jours, quand je suis arrivée avec mes filles, on ignorait tout des Tunisiens et de leur armée. On était effrayées. Mais finalement, on a été bien accueillies et, aujourd’hui, on dort la tente ouverte.» Remada compte 800 réfugiés. Pour beaucoup d’entre eux, le retour est tout simplement impossible. Leurs maisons ont été détruites. Ils n’ont plus où aller./NBS

Les psychologues de Médecins sans frontières (MSF) apportent une aide psychologique aux réfugiés. Ils organisent aussi des ateliers.

Les psychologues de Médecins sans frontières apportent une aide psychologique aux réfugiés. Ils organisent aussi des ateliers./NBS

Pour plus d’infos

Les reportages produits pour le journal du matin de la Radio Suisse Romande: Ces médecins libyens qui se mobilisent à la frontière tunisienne et Ces Tunisiens au secours des réfugiés libyens.