TUNISIE. Emna Ben Jeema renonce à la première élection libre de Tunisie. A une journée de l’élection de l’Assemblée constituante, le dimanche 23 octobre, la journaliste et blogueuse estime néanmoins le combat pour le droit des femmes plus que jamais crucial. Interview.

Propos recueillis par ANTONINO GALOFARO

Au lendemain de la Révolution de Jasmin, elle voulait y aller, participer à la rédaction de la nouvelle Constitution tunisienne. Elle devait donc se faire élire à l’Assemblée constituante le 23 octobre. Mais son combat est ailleurs. Sans compétences politiques, la journaliste et blogueuse Emna Ben Jeema préfère continuer de s’exprimer, en restant « indépendante et neutre ».

Celle qui, la première, a relayé la mort par immolation de Mohamed Bouazizi, mettant ainsi le feu aux poudres tunisiennes, préfère rester parmi ceux qui « observent et dénoncent ».

Quelle sera la place de la femme lors de l’élection de l’Assemblée constituante ?

Il n’y aura pas beaucoup de femmes dans la Constituante. Pour présenter des listes électorales, il faut respecter la parité entre hommes et femmes. Elle n’a cependant pas été respectée dans les têtes de ces listes. Peu de femmes y trouvent une place. Finalement, si les Tunisiens votent pour les têtes de liste, il y aura plus d’hommes que de femmes. Je crois qu’il n’y a qu’un parti qui a respecté la parité même en tête de liste, c’est le Pôle démocratique moderniste.

Est-ce un problème si les femmes ont moins de places que les hommes ?

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En tant que femme, vous redoutez la participation de partis islamistes aux élections ?

Désormais, parmi les principales peurs, il y a celles de la régression et de la détérioration de la situation de la femme. Ces sont les propositions des partis islamistes qui font peur, entre autres, sur des sujets qui concernent les femmes. Nous avons des acquis et nous allons essayer de les préserver. Nous voulons évoluer, nous voulons plus. Le débat porte sur une égalité totale.

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Dans un pays où le droit des femmes a été défendu par le président Bourguiba [Il promulgue en 1956 le code du statut personnel : une série de lois progressistes visant une égalité entre l’homme et la femme], puis par Ben Ali, vous pensez que même avec une élection d’islamistes, cette régression est réaliste ?

Il y a beaucoup d’associations qui travaillent sur ce sujet, certaines travaillent même avec les Nations Unies. Des femmes oeuvrent jour et nuit pour pouvoir être certaines que cette situation ne se produise pas. Nous n’allons certainement pas nous laisser faire. C’est un travail sur le long terme.

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La femme tunisienne, la plus moderne du monde arabe. C’est ce que revendiquait Ben Ali…

Ben Ali a continué le processus entamé par Bourguiba, et ça, c’est positif pour nous. Mais il y a là une leçon à tirer pour l’Occident : Ben Ali vendait la Tunisie en disant : « Regardez, nous sommes un pays arabe qui respecte la femme. » C’est vrai, mais c’est grâce à Bourguiba. La femme tunisienne n’est pas seulement celle qui habite à Tunis, il y a aussi la femme rurale, qui souffre plus que l’homme. Il faudrait qu’à l’avenir, les responsables politiques se posent des questions au-delà de ce que leur montre un président.

Il est vrai que dans la pratique, la femme tunisienne a presque les mêmes droits que l’homme, mais il ne faut pas que l’on favorise un droit au détriment d’un autre : en Tunisie, il n’y a pas de justice social. Et là, il y a un problème.

Photo : Leaders.com.tn