EGYPTE. Du Mouvement du 6 avril aux Frères musulmans, la jeunesse militante a réinvesti la place Tahrir. Les promesses de la révolution se font attendre.

Textes ANTONINO GALOFARO et SAMI BOUKHELIFA, publiés dans La Liberté du 29 juillet 2011.

Photos NICOLAS BURNENS

«Notre mouvement a beaucoup de poids aujourd’hui. On ne transigera sur rien.» Sous sa tente siglée d’un poing noir, symbole du Mouvement du 6 avril, Mohamed Adel est l’un des coordinateurs du principal groupe révolutionnaire en Egypte. Cela fait deux semaines qu’il campe sur la place Tahrir. «On ne la quittera pas si les réformes démocratiques ne sont pas appliquées.» Pourtant, le gouvernement a lâché du lest: dans une allocution télévisée, le premier ministre égyptien, Essam Charaf, a annoncé un énième remaniement de son gouvernement pour apaiser la colère des manifestants.

Mohamed Adel, coordinateur du Mouvement du 6 avril, sur la place Tahrir, au centre du Caire.

Mohamed Adel, coordinateur du Mouvement du 6 avril, sur la place Tahrir, au centre du Caire.

Egypte recherche leader

De la terre piétinée du rond-point de la place Tahrir au pied du Mogamaa, l’imposant Ministère de l’intérieur aux abords de la place, les jeunes du 6 avril poursuivent leurs actions. «Nous voulons que les Egyptiens prennent conscience de leurs droits politiques, qu’ils obtiennent leurs exigences légitimes», martèle Mohamed Adel, qui a été l’un des premiers à appeler les Egyptiens à manifester en janvier. Sous ses airs de politicien déjà rôdé, le jeune homme de 23 ans poursuit, sûr de lui: «Nous voulons créer un Etat civil. On exercera une pression sur l’armée et sur tous les futurs gouvernements pour obtenir la justice sociale.»

Si l’Egypte se cherche un leader, le Mouvement du 6 avril n’en soutient aucun. Né le 6 avril 2008 lors d’une grève ouvrière, il cherche surtout à sensibiliser les Egyptiens à leurs droits politiques. La nuit tombe sur Le Caire. La lumière blafarde de lampadaires chancelants éclaire le dernier carré de pelouse encore vert de la place, à l’entrée du Ministère de l’intérieur. Yasser Houari s’active d’un bout à l’autre du gazon, à la cherche de membres des Jeunes d’El Baradei, dont il fait aussi partie. Il apporte un soutien inconditionnel à l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, critiqué en Egypte. Opposant historique du président déchu Hosni Moubarak, El Baradei s’était rendu sur la place Tahrir pour soutenir les manifestants en janvier. «Aujourd’hui, énormément de personnes sont favorables à son élection», assure le militant, assis en tailleur sur l’herbe humide. «Malheureusement, ces personnes font toutes partie des classes moyennes. Les classes non instruites, refusent tout dialogue le concernant.»

Plus clair, plus direct

Nobel de la paix en 2005, Mohamed El Baradei, 69 ans, séduit pourtant de nombreux jeunes par ses idées libérales. «Il n’est pas facile de se faire aimer lorsqu’on est pro-américain. Pour beaucoup d’Egyptiens, il a une part de responsabilité dans l’invasion américaine en Irak», explique Yasser. «Il est laïque et en Egypte, c’est synonyme d’athéisme.»

Yasser (au milieu), entouré de ses potes, fait partie des jeunes d’El Baradei, un des opposants historiques d’Housni Moubarak. L’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a fait la majeure partie de sa carrière à l’étranger.

«On se contentera de 35% des voix aux prochaines législatives. Même si on en obtient plus», promet Ali Metwali Ahmed. Cheveux noirs, courts et aplatis sur le front, regard vif grossi par des lunettes rondes, le chercheur en histoire moderne de 24 ans est membre des controversés Frères musulmans. Aujourd’hui, le mouvement a déserté la place. «On doit arrêter la révolte, elle va mener le pays au chaos», explique le militant. «On doit se préparer pour les législatives.» Le 28 janvier, les Frères musulmans ont défendu la place Tahrir aux côtés des manifestants. «Nous avons joué un rôle déterminant. C’est la seule fois que nous sommes descendus dans la rue. Et nous avons renversé le pouvoir, grâce à Dieu.» Aujourd’hui, loin de l’agitation de Tahrir, ils préparent les élections législatives et présidentielles prévues entre octobre et novembre prochains/AGO.

 

Le parti des Frères Musulmans

Les Frères musulmans l’avaient annoncé au lendemain de la révolution: ils ne présenteront aucun candidat à la présidentielle égyptienne. Pour les législatives, les ambitions sont différentes. «On ne veut pas du monopole du pouvoir. 35% des sièges nous suffiront», affirme Ali Metwali Ahmed. A 24 ans, il est l’un des nombreux jeunes à avoir été séduit par le discours des Frères musulmans. «Nous voulons rassurer les Egyptiens et laisser la chance aux petits partis pour qu’il y ait une représentativité de toute l’Egypte.» Et pour cause: certains redoutent que le mouvement applique la loi islamique en Egypte et monopolise le pouvoir. En avril 2011, les Frères musulmans ont créé un parti politique: le Parti de la justice et de la liberté. «Même s’il y a une crainte, énormément de personnes rejoignent toujours le parti. Dans mon quartier, deux cents jeunes viennent d’y adhérer», affirme fièrement le militant/AGO.

Pour plus d’infos

L’article publé dans El Watan du 29 juillet 2011, Retour sur la place Tahrir pour sauver la révolution.

Sur ir7al.info, Retour à Tahrir pour sauver la révolution et Un jour sur la place Tahrir lors de la mobilisation du mois de juillet 2011 et le direct pour le journal de TV5 Monde.

Et le diaporama-photo, les révoltés d’Egypte.