JORDANIE. Le royaume est en proie à une contestation sans précédent depuis janvier. A Amman, deux jeunesses s’opposent sur son bien-fondé.

Textes NICOLAS BURNENS et SAMI BOUKHELIFA, publiés dans La Liberté du 2 août 2011 et El Watan Week-end du 5 août 2011.

Photos NICOLAS BURNENS

Avec sa large moustache, Hamzeh Budairi ressemble plus à Freddy Mercury qu’à un révolutionnaire. Et pourtant. «Je m’identifie beaucoup à Che Guevara. Pour faire la révolution, il a utilisé des armes à feu. Mon arme à moi, c’est Twitter», résume-t-il sous le portrait du Cubain dans les locaux du parti de gauche, à l’est d’Amman, partie défavorisée de la ville. Hamzeh est membre du groupe Jayeen, qui signifie «Nous arrivons». Il a été constitué en février 2011 dans la fièvre du printemps arabe. Sur les réseaux sociaux, comme dans la rue, ils militent pour la fin de la corrup- tion et l’instauration d’une monarchie constitutionnelle en Jordanie.

 

Hamzeh Budairi, 26 ans, fait partie de Jayeen « Nous arrivons ». Créé en février 2011, ce groupe d’intellectuels s’oppose au régime jordanien.

Pas de renversement

«Nous sommes très inquiets pour la manifestation de demain qui se tient après la prière de vendredi», explique l’ingénieur au chômage de 26 ans. Et pour cause : celle de la semaine dernière s’est soldée par des heurts avec les services de sécurité. Bilan: soixante blessés, dont une douzaine de manifestants. En février, un manifestant est mort. «J’espère que le régime ne sera pas aussi bête que celui en Syrie ou en Egypte pour nous réprimer violemment», ajoute Kamel Khouri, 25 ans, membre du parti de gauche. «Nous sommes tous pour les réformes mais il n’est pas question de renverser le régime. Notre situation empirera».

Jeunesse privilégiée

Autre décor, autre ambiance, celle du bar lounge où aime se détendre Laith, de l’autre côté d’Amman, réservé à la jeunesse dorée. Les filles sont court vêtues, l’alcool coule à flots. «La révolution a lieu à l’est. A l’ouest, le gazon est plus vert», rigole-t-il. Ingénieur en génie civil de formation, Laith a étudié en Angleterre. A 26 ans, il est cadre dans la multinationale familiale, spécialisée dans l’extraction de matières premières. Proche du roi, son père est parlementaire. Les demandes des manifestants sont trop générales. «En ces temps de crise économique, ils devraient plus prendre en considération ce qu’ils possèdent déjà. Nous sommes un petit pays avec des ressources limitées», résume-t-il, tout en défendant le droit de manifester, aujourd’hui autorisé par les autorités.

 

« Par notre sang, par notre âme, on se sacrifiera pour toi, Jordanie », crient les manifestants. Ils dénoncent la corruption et le manque de perspectives sur le marché du travail.

Poursuivre les réformes

Pourtant, devant la mosquée Al Husseini, les revendications des manifestants sont claires. Sur leurs pancartes, on peut lire les noms des politi- ciens corrompus qu’ils souhaiteraient voir jugés. En février dernier, au plus fort de la contestation, le roi Abdallah II a répondu à la colère de la rue en limogeant son premier ministre. « Par notre sang, par notre âme, on se sacrifiera pour toi, Jordanie », crient les manifestants. Personne ne demande la tête du roi qui contribue avec l’allégeance des tribus à la stabilité du régime. «Nous demandons simplement la poursuite des réformes démocratiques, notamment dans le secteur public et la fin des violences contre les manifestants», martèle Mohamed Al Dhaer, jeune responsable au sein du parti d’union populaire qui marche en direction du Ministère de l’intérieur, pancarte à la main.

 

Sara Yacoob Nacer Eddine, 25 ans, est vice-rectrice dans une université privée d’Amman. Au volant de sa Mercedes, elle roule dans les beaux quartiers de la capitale. « Au bout d’un moment, les manifestations donnent une mauvaise image du pays ».

Préserver l’économie

Le lendemain, au volant de sa Mercedes, Sara Ycoob Nacer Eddine n’en démord pas. «Protester donne une image négative à l’étranger. Or, nous devons maintenir les investissements en Jordanie ». A 24 ans, elle est vice-rectrice dans l’université privée de son père. « Je ne pense pas que les manifestants soient victimes de quoi que ce soit. La vie est un peu chère en Jordanie, mais elle est correcte», argumente-t-elle, entrecoupée par la sonnerie de son smartphone. Elle rejoint des amis pour déjeuner. «Les manifestations bloquent les rues et nuisent à l’économie.» Vendredi, au centre d’Amman, la manifestation n’a attiré que mille personnes qui ont bloqué une rue, l’espace d’une heure/NBS.

Entre rois et tribus

«Le roi est garant de la stabilité du royaume», confie Mohamed Anwar Al- Haddid, fils d’une grande tribu et ancien haut responsable au premier ministère. En Jordanie, toutes les tribus font allégeance à la famille sou- veraine: les Hachémites. «Le roi Abdullah II et les tribus sont comme des jumeaux: ils garantissent mutuellement leur stabilité. Si Sa Majesté n’avait pas le soutien des tribus, régner sur la Jordanie lui serait très difficile, voire impossible», rajoute celui qui est resté au service du palais royal pendant 13 ans. En même temps, si les tribus n’étaient pas réunies autour du roi, le royaume serait divisé. Le roi est le seul à rassembler tout le monde». Depuis la fin du mandat britannique en 1946, les Hachémites ont unifié toutes les tribus jordaniennes et en ont fait des piliers du régime. Le roi Abdullah II perpétue la tradition de ses ancêtres. En se rapprochant des tribus, il assure la pérennité de son royaume/SB.

Pour plus d’infos

Les reportages produits pour le journal du matin de la Radio Suisse Romande: Des revendications, mais pas la chute duroi Abdallah II, Jeunesse dorée, la face discrète de la jeunesse jordanienne.

Reportage-photos à Amman, la capitale jordanienne, où les manifestants réclament la fin de la corruption et des réformes démocratiques.