MAROC. Ahmed Rida Keniz, 23 ans, est ingénieur d’Etat, diplômé de la prestigieuse Ecole Mohammadia d’Ingénieurs de Rabat. L’habitant d’El Jadida (au sud de Casablanca), ne souhaite pas un changement radical au Maroc.

Propos recueillis par NICOLAS BURNENS

Que penses-tu des manifestations qui se passent actuellement dans le monde arabe, en particulier en Tunisie et en Egypte ?


Dans les taxis et partout ailleurs au Maroc, l’Egypte et la Tunisie occupent toutes les discussions. Attablés dans les cafés, les jeunes lancent des paris sur la survie de certains régimes arabes, menacés par le génie échappé de la bouteille. Aucune puissance sur terre ne peut aujourd’hui contrôler cette révolution arabe.

L’histoire aime l’ironie. Les révoltes qui se passent actuellement sont finalement une victoire posthume au goût amer.

Cette révolte n’a pu, naturellement, se constituer sans fondement, ni contenu. Elle prend naissance à l’interne, dans une série de tares, d’infractions aux valeurs universelles, tel que le droit, la liberté, la dignité ainsi que dans une série de lacunes relatives aux droits fondamentaux (alimentation, éducation, santé, emploi, logement).

Pour naître, dit-on, il faut tuer le père, celui du symbole, représentation de l’autorité »

Par ailleurs, le monde arabe est construit sur des modes de gouvernance qui utilisent des registres affectifs qui usurpent la symbolique du père. Ce «père » est sérieusement remis en question aujourd’hui, pour la puissance de sa castration, mais aussi pour son imposture. Pour naître, dit-on, il faut tuer le père, celui du symbole, représentation de l’autorité. En d’autres termes, il faut pouvoir dire « non » et se positionner. Les manifestations sont un phénomène légitime.

Penses-tu que le Maroc aussi doit changer ? Est-ce que la monarchie doit subsister ?

Le Maroc va-t-il être atteint par les manifestations qui embrasent toute la région ? Est-il une exception ?

Les manifestations qui ont eu lieu au Maroc ont été dirigées contre le gouvernement et non contre le roi. De plus, dans le royaume, il n’y a pas vraiment de parti hégémonique au pouvoir, comme c’est le cas en Egypte et en Tunisie. Dans les campagnes et les quartiers populaires, les populations ne se posent pas la question d’un autre pouvoir que celui du Roi.

Chez nous, la monarchie n’est pas un simple système, mais une histoire qui remonte à l’Antiquité. Nous ne voulons pas oublier cette histoire, car elle est notre fierté. Mohammed VI est un un roi humble et modeste, qui nous ressemble.

Non à la révolution au Maroc mais oui à l’évolution »

Que penses-tu des manifestations qui ont eu lieu dans ton pays ?

Lors des dernières élections au Maroc, seulement 30% des Marocains sont allés voter, alors que les partis politiques, la société civile et les officiels demandaient à la population de se rendre aux urnes et de s’investir politiquement. Dans ces conditions, on est en droit de poser la question de l’utilité de contraindre le gouvernement à démissionner et à dissoudre le parlement pour organiser des élections anticipées. Elles auront de toute façon lieu dans moins d’un an. Pourquoi participer à des manifestations avant de fixer les prochains objectifs ? Non à la révolution au Maroc mais oui à l’évolution.

Si le Maroc doit tirer une leçon de ce qui se passe dans le monde arabe en ce moment, c’est bien l’intérêt plus grand que le gouvernement doit porter aux jeunes »

Quel regard portes-tu sur la jeunesse arabe ?

Les jeunes Arabes expriment une envie de vivre dans la dignité, comme dans les pays occidentaux. Ils ne veulent plus être oppressés. Les représentants du peuple doivent savoir qu’ils ont un fardeau dur à assumer : défendre les droits des citoyens, exposer leurs problèmes et essayer d’apporter des solutions convenables. Le pouvoir doit servir le peuple, comme le dit le proverbe : « khadimo al9awmi sayidohom ». Le serviteur du peuple est le gouverneur.

Nos voisins ont clamé haut et fort qu’ils veulent vivre, jouir de leur existence et être reconnus. Ils ne veulent plus de ces clivages qu’on leur impose. Si le Maroc doit tirer une leçon de ce qui se passe dans le monde arabe en ce moment, c’est bien l’intérêt plus grand que le gouvernement doit porter aux jeunes.