TUNISIE. Mohamed Guinoubi, 20 ans, est étudiant en systèmes informatiques et logiciels. Habitant de Gammarth, un village côtier de la banlieue nord de Tunis, il essaie d’organiser des caravanes d’aide humanitaire pour des familles pauvres tunisiennes, notamment à la frontière algérienne. Nous avons recueilli plusieurs de ses textes.

J’aurais du écrire ce post depuis longtemps mais je me suis toujours menti en me convaincant que mon peuple est aussi solidaire qu’il y a six mois jour pour jour. Maintenant et surtout après avoir vu ce qui s’est passé à Gafsa et Metlaoui, ainsi qu’à el Kef , à Jendouba, à Mednine et à Tunis, je me pose la question. Sommes nous si faciles à manipuler ?

La dernière fois que j’ai vu un peuple solidaire, c’était à la Kasba mais l’esprit de ce peuple est apparemment mort. Ce n’est qu’un beau souvenir, une rêverie partie dans les fumées de feu…

Ce n’est ni le RCD, ni le gouvernement de l’ombre, ni la police politique qui sont les responsables de notre défaite mais c’est nous! Cest nous, avec notre simplicité d’esprit qui avons donné le pouvoir à ces diables pour nous manipuler. C’est nous, avec nos débats à deux balles autour de sujets immatures et peu importants qui avons abandonné la vraie bataille laissant le pays entre les mains des collaborateurs et des incompétents tels que Essebsi & Co et ce CISROR (conseil d’instance suprême de la realisation des objectifs de la révolution) .

Nous sommes occupés à débattre la laicité ou la cléricature de l’Etat, les partis et les sources de l’emploi. Nous avons coublié e qui nous réunit tous. Nous avons donné la chance à ceux qu’on combattait hier de redevenir nos maîtres d’aujourd’hui.

Il faut qu’on se réunisse, que l’on oublie nos petites querelles, sinon la révolution ne sera rien de plus qu’un beau souvenir …

A quand la fin de la chasse aux sorcières ?

Après l’affaire Farhat Rajhi, figure tant aimée par les Tunisiens (l’actuel Ministère de la Défense nationale souhaite poursuivre en justice l’ancien Ministre de l’Intérieur), le gouvernement transitoire a déclaré la chasse aux sorcières ou plutôt la chasse aux Facebookeurs…

Ce samedi 21 mai 2011, le tribunal de première instance se prononcera sur le procès de Mohamed Amine Slama. Ce jeune Tunisien, étudiant à l’Institut Préparatoire Aux Etudes d’Ingénieurs de Tunis, a lancé une web TV nommée Kasbah TV, suite au deuxième sit-in de la kasbah. Cette dernière, dont le nombre de fans s’élève actuellement à 8 936 est l’une des pages Facebook de référence pour les internautes tunisiens.

Il a été l’une des figures les plus connues pendant le deuxième sit-in surtout après son discours enflammant à la TV nationale pendant lequel il a dit qu’il fallait exécuter politiquement Mohamed Ghanouchi (l’ancien premier Ministre de Ben Ali et qui a gardé son poste après le 14 janvier 2011 jusqu’à la fin du deuxième sit-in) pour le juger. Cette déclaration a été manipulée par certaines chaînes télévisées – notamment Al-jazeera et la TV nationale, la transformant d’une simple allégorie à un discours incitant à la haine et à l’assassinat de Ghanouchi.

Personnellement, je le connais mal, mais je me souviens du jour où il chantait l’hymne nationale en pleurant (à la kasbah), en couvrant les derniers évènements sur l’avenue Habib Bourguiba.  Je ne veux pas dire qu’il est l’héros national non plus ,mais je trouve qu’il est un fervent patriote. De plus, nous n’avons pas encore  eu des justifications assez rigoureuses pour l’accuser jusqu’à maintenant.

L’instabilité politique et sécuritaire nécessite beaucoup de sobriété de la part du gouvernement transitoire. Juger telle ou telle personne coupable peut provoquer la colère de l’opinion publique surtout dans les circonstances actuelles, notamment après le scandale du viol de Oussama Achouri pendant son arrestation par des unités d’intervention.

Pour conclure, je souhaiterais poser la question suivante au gouvernement. Est-ce que nous en avons fini avec les procès des anciens ministres corrompus, de la famille Trabelsi, des conseillers de Ben Ali, des snipers qui ont tué tant de Tunisiens pendant la révolution (et dont le gouvernement nie l’existence), des corrompus du Ministère de l’Intérieur et beaucoup d’autres coupables pour lancer l’inquisition contre les bloggeurs et les administrateurs des pages Facebook ? Il est temps de changer de méthode et de passer au dialogue au lieu d’utiliser la matraque.

Win mché él 5obz wil mé ? (Où sont partis le pain et l’eau ?)

Quand je me souviens du 14 janvier 2011, je me rappelle des slogans. « 5obz w mé w ben ali léé!!! » (on préfère vivre sur de l’eau et du pain qu’être gouvernés par Ben Ali) ou « idha al cha3bou yawman arada al 7ayaat » (si le peuple a la volonté de vivre, le destin doit y obéir).

Ces paroles, prononcées partout en Tunisie étaient notre hymne ce jour là. Aujourd’hui, ces mots perdent leur sens. Cette révolution, qui a montré la voie de la liberté et de la dignité à l’Egypte et à beaucoup d’autres, est en train de se transformer en une révolution de « tammé3a » (avides). Le sang versé par les martyrs a été souillé par les grévistes qui manifestent tous les jours.

Des grévistes sont en train de souiller notre chère révolution »

Ces gens, dont la plupart n’ont pas connu les douleurs et les sacrifices, veulent toujours plus : de l’augmentation de salaires juqu’à l’amélioration des conditions de travail. Où sont partis les « el 5obz wil mé » ? Où sont parties les promesses de sacrifice et de patience ? Nous avons promis de ne boire que de l’eau et de manger que du pain si Ben Ali quittait le pays. Le lendemain du 14 janvier, le pain, l’eau , la viande, les légumes et les fruits étaient bien là. Mais nous n’avons pas été satisfaits.

Aujourd’hui, partout, des grévistes sont en train de souiller notre chère révolution, qui sont tout à fait illégitimes. Je m’adresse à tous ceux pour leur dire : « ya jwé3a w ya malhoufiin ma9all 7yékom ». Je veux aussi leur dire que si des gens ont donné leur vie pour que vous pussiez manifester librement, vous devez leur rendre hommage au moins en ayant un peu de patience !

Je ne trouve pas assez de mots pour décrire ces « traitres » qui sont pires que les RCDistes (les membres de l’ancien parti de Ben Ali). Ma haine grandit de jour en jour. Les grévistes bloquent même l’autoroute ! Pourquoi ? Il y a d’autres façons plus civilisées de s’exprimer …

Dimanche 3 avril 2011, plus d’un millier de manifestants ont mis le feu à des locaux de la police dans la ville de Keft, après avoir incendié la veille le siège du district de la sécurité. Samedi 2 avril, deux hommes sont tombées sous les balles de la police. Ces saccageurs sont les traitres de la révolution.

Nous vivons un beau rêve, celui de la lutte contre la tyrannie. Mais aujourd’hui, nous vivons un vrai cauchemar. Malgré tout cela, j’ai encore de l’espoir dans le peuple tunisien. Il y a a toujours des personnes honnêtes qui contribuent à édifier une nouvelle Tunisie.

« Nous étions plus proches d’un troupeau que d’un peuple »

Tout le monde me pose la question. Qu’est-ce qui a changé après la révolution ? Sommes-nous en train de vivre un miracle ?

Personnellement, j’en sais rien. Ce qui est sûr par contre, c’est qu’on a dévié à 180 degrés. La révolution a été un choc qui nous a éveillés et nous a donné l’espoir d’un futur meilleur.

Je ne veux pas dramatiser les choses, mais mais nous étions plus proche d’un troupeau que d’un peuple. Bien évidemment, nous avions les préoccupations habituelles comme tout le monde mais personne n’avait de l’espoir pour soi ni pour ce pays. Tout le monde voulait le quitter, de façon légale ou illégale. Que l’on soit étudiant, fonctionnaire ou chômeur, nous n’avions pas d’estime pour le futur.

Nous vivions comme des autruches On nous a tellement bourré la tête avec ces mensonges, qu’on a fini par y croire !

Tout le monde travaillait sans aucune perspective. La plupart vivait dans l’ignorance et ne se faisait aucun souci pour ce qui se passait tant que cela ne les touchait pas directement. Nous vivions comme les autruches : on se cachait la tête en essayant de se convaincre que tout allait bien.

Ce sentiment a été renforcé par le gouvernement qui utilisait tout un arsenal de propagande qui dépassait celui de Joseph Goebbels : les médias faisaient l’éloge de Ben Ali jour et nuit , des reportages montraient ce qu’on a appelé « le miracle économique tunisien ». On nous a tellement bourré la tête avec ces mensonges, qu’on a fini par y croire. L’hypnose et le bourrage de crâne ont dominé les pensées du peuple.

Les intellectuels et les activistes tunisiens, quant à eux, vivaient en prison ou en exil. La minorité qui a survécu à ces deux sorts, étaient contraints au silence. Seule solution, Internet : blogs, pages et groupes Facebook, Twitter comme seuls espaces d’expression libre.

Nous vivons une renaissance »

Le 17 décembre 2010, la révolution s’enflamma. Les protestations ont envahi le territoire tunisien : Sidi Bouzid, Kasserine, Sfax, Tunis. Partout, les manifestations se multipliaient et ont fini par renverser le régime de ben Ali le 14 Janvier 2011.

Aujourd’hui, nous vivons une renaissance. Un nouvel air envahit la Tunisie, c’est ce qu’on appelle la liberté. Même si elle est encore mal comprise par certains, elle nous a donné un nouvel espoir. La révolution nous a fourni une motivation pour étudier plus, pour faire plus d’effort dans son travail et pour contribuer à construire une nouvelle Tunisie. Dans la vie associative ou politique, tout le monde veut aujourd’hui s’engager.

Bien évidemment, la Tunisie ne s’est pas transformée en une nuit en une cité utopique. Mais cette révolution est le premier pas vers une meilleure Tunisie.

Les jeunes ont fait cette révolution, laissez les la terminer »

Beaucoup se demandent s’il y a vraiment un changement concret après la révolution. Nous sommes maintenant libres de penser, de nous exprimer, d’essayer de changer ce pays, de dénoncer les corrompus et de juger les bourreaux du peuple. Il n’ya plus de censure, ni de police politique. C’est ce que j’appelle un gain.

D’autres ont peur des débordements de libertés et craignent que les multiples manifestations provoquent un chaos total. Ils ont raison. Moi aussi j’ai peur pour ce pays. Mais une chose est sûre : si nous avons réussi à renverser cette dictature avec un minimum de dégâts, nous sommes aussi capables de reconstruire le pays.

Les jeunes ont fait cette révolution, laissez les la terminer. Ayez confiance en eux car ils sont beaucoup plus éveillés que vous ne le croyez.

« La métamorphose tunisienne a commencé »

J’ai toujours considéré le peuple tunisien comme  ignorant, notamment les jeunes dont les seules préoccupations étaient le foot et les soirées bien arrosées des boites de Hammamet. Mais j’ai fini par découvrir que les Tunisiens cachent un patriotisme qui n’a pas d’égal.

Je me souviens du jour où tous les Tunisiens ont oublié la peur et ont levé la voix pour dire ce mot magique : “Dégage”. Un mot qui a changé le cours de l’histoire de la Tunisie.

La métamorphose tunisienne a commencé. Les préjugés, l’ignorance et la soumission ont cédé la place au patriotisme et à la solidarité »

Depuis ce jour là, la métamorphose tunisienne a commencé. Les préjugés, l’ignorance et la soumission ont cédé la place au patriotisme et à la solidarité.

A vrai dire, aimer mon pays était une évidence pour moi mais exprimer cet amour me rappelait le baratin et l’hypocrisie des membres du rassemblement constitutionnel démocratique (RDC) qui ont corrompu l’image du nationalisme. L’hymne national tunisien était un simple chant rappelant une époque qui a disparu avec Bourguiba.

Le seul endroit où je voyais les gens pleurer en chantant « Houmat Al-Hima » (l’hymne nationale tunisienne) était le stade de football pendant les matches internationaux. On s’est toujours moqué de moi, quand je disais qu’un jour viendra et que tout changera au mieux, que ben Ali et le clan des Trabelsi périront.

La réponse que je recevais était toujours la même : « ce n’est qu’une impulsion qui s’éteindra avec les années ». Heureusement, il y a eu la révolution. Elle a fait revivre en moi des sentiments que je croyais mourants. Une vague de patriotisme a envahi tous les Tunisiens, les transformant d’un bétail de 10 millions de personnes en une masse populaire solidaire et surtout éveillée. Nous avons fini par renverser un régime qu’on croyait irréversible et qui nous terrorisait.

Parfois, cela me paraît un peu fantaisiste. Mais quand je me souviens des événements qui ont suivi le 14 janvier 2011, je me dis que je n’étais pas en train de rêver : les gens s’entraidaient pour se protéger des pillages et des terroristes armés et oubliaient leurs différences sociales. Aujourd’hui, des flots de caravanes de solidarité s’attaquent partout en Tunisie à la pauvreté en aidant les familles nécessiteuses. La jeunesse continue à combattre les politiciens corrompus qui s’accrochent au pouvoir.

J’ai beaucoup d’estime pour la jeunesse tunisienne qui continue à épater le monde par sa conscience et sa bravoure. Il ne faut pas oublier qu’elle a fait la révolution, en combattant la matraque et la bombe lacrymo du tyran par Facebook et Youtube. Les jeunes ont assumé une grande responsabilité. Ils ont dépassé les manifestations et les protestations pour constituer un mouvement de reconstitution de notre chère et bien aimée Tunisie.

Mohamed Guinoubi