BAHREÏN. Fatima Seyadi a 25 ans. Son père est sunnite, sa mère est chiite. Elle, ne fait aucune différence entre ces deux branches de l’islam. Elle est Bahreïnie avant tout. Elle répond à nos questions depuis Manamah où elle est cloîtrée chez elle. Un couvre-feu est instauré dans le pays.

Par SAMI BOUKHELIFA

Le Bahreïn, pays à majorité chiite est gouverné par une famille sunnite depuis 1783. Alors que la jeunesse est atteinte par le vent de révolte qui souffle sur les pays arabes, certains médias résument la situation à un conflit interconfessionnel entre sunnites et chiites.

Sunnisme et chiisme : frères ennemis ?

« Les chiites ont toujours été opprimés au Bahreïn », dit Fatima. Les tensions confessionnelles ne sont pas nouvelles dans ce pays. Des troubles avaient déjà éclaté durant les années 1970, 1990 et plus récemment en 2010. « Il y a eu durant toutes ces années des arrestations arbitraires, des incarcérations, de la torture et des viols ». Mais la jeune Bahreïnie tient à préciser : « Ce n’est pas parce que les chiites sont tyrannisés que les sunnites sont épargnés ». Ses oncles paternels, de confession sunnite ont eux aussi été torturés. « Les sunnites et les chiites du Bahreïn ne sont pas des frères ennemis, ils sont juste frères. C’est cet Etat policier dans lequel nous vivons qui crée des tensions ». La politique du gouvernement est claire : « Diviser pour mieux régner », explique-t-elle.

« Une coalition des armées du Golf pour tuer les Bahreïnis »

« Le gouvernement bahreïni a adressé une demande aux pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) pour l’aider à faire face à la contestation », affirme Fatima. Le 14 Mars, pour la première fois depuis le début des révoltes dans le monde arabe, une armée étrangère intervient pour calmer les manifestants. 1000 soldats saoudiens ont traversé la frontière, direction Manamah, capitale du Bahreïn. « Le but de notre révolte était d’obtenir des changements politiques et sociaux, en contre partie nous avons eu droit à un génocide. Dans quel monde vivons nous ? », se questionne-t-elle. « Jamais on aurait imaginé qu’un jour il y aurait une coalition des armées du Golf pour réprimer un peuple dont les exigences sont légitimes ».

« Il y a eu un massacre à Jazirat as-Sitra » (l’Ile de Sitra).

« Tous les habitants de Sitra sont chiites ». Les autorités bahreïnies ont commis un véritable « massacre » sur cette île située au sud-est de la capitale Manamah. Image de prévisualisation YouTube

Un des cousins de Fatima habite l’île. Il lui a raconté : « Dès que nous mettions le nez dehors, ils nous tiraient dessus, ils ont commis un véritable carnage ». Depuis quelques semaines, Fatima n’a plus de nouvelles de ses autres cousins, « Nous sommes emprisonnés chez nous, nous n’allons plus travailler, la connexion internet est très lente, on vit au jour le jour avec le bruit des balles qui sifflent toute la journée », confie-t-elle.

 

Sur son profil Facebook, Fatima a choisi de mettre le drapeau du Bahreïn avec le slogan : « Ni sunnite, ni chiite, juste Bahreïni ! ». (Ecrit en arabe).

« Le pouvoir est divisé »

« Il est évident qu’il y a un conflit entre les membres de la famille royale », nous explique Fatima. « C’est le Premier ministre qui est derrière les tortures, la dilapidation de l’argent public et tous les autres écarts commis au Bahreïn ». Khalifa ben Salman Al Khalifa, oncle du roi et actuel Premier ministre, est au pouvoir depuis 39 ans. « Il y a un conflit entre lui et le roi Hamad ben Isa Al Khalifa ». Fatima souhaite « que le roi se retourne contre ses proches qui minent le pays », elle pense que le roi est plus ouvert. « S’il est vraiment seul à décider, il pourra libérer le royaume de la tyrannie ».

Ça doit changer et ça changera Inchallah »

Bahreïn : l’espoir sans suite

« Dans l’absolu j’ai espoir », mais Fatima craint pour l’avenir du Bahreïn. Depuis le début de la contestation la situation n’a fait qu’empirer. Le pays se dirige vers une guerre civile. « Comment un changement pourrait intervenir lorsque tout est contre vous ? Les médias ne sont pas indépendants, ils alimentent les polémiques et font naitre la haine entre sunnites et chiites ! », s’exclame Fatima. « L’espoir c’est une chose et la réalité s’en est une autre ». Sa détermination reste toutefois entière « Ça doit changer et ça changera Inchallah ». nous dit-elle avant de raccrocher.