SYRIE. Malath Aumran, de son surnom, est un des nombreux cyberactivistes syriens. Sur la toile, il répand la contestation, relaye les informations. Sur le terrain, il est une source de première main, lorsqu’il tweet avec son téléphone portable.

Par NICOLAS BURNENS

Depuis son petit appartement de Damas, qu’il tient à garder secret, Malath Aumran suit sur Internet les soulèvements qui ont lieu en ce moment à Deraa.

Située à une centaine de kilomètres au sud de la capitale, près de la frontière jordanienne,  la ville est le théâtre de manifestations sans précédent contre le pouvoir syrien. Un phénomène nouveau dans le pays. Le 4 février 2011, personne n’avait bravé la loi d’urgence en vigueur dans le pays depuis 1963 lors d’un premier appel pour une journée de la colère. Un état d’urgence que le gouvernement envisage de supprimer, considérant une partie des revendications comme légitimes.

En attendant, depuis le 18 mars 2011, au moins 25 personnes sont mortes à Deraa, tuées par balles. Jusqu’à une centaine, selon d’autres bilans.

Derrière son ordinateur, le cyberactiviste de 26 ans relaye les informations de ses amis. Plusieurs milliers de personnes le suivent sur Twittertout autant sur Facebook.

Pour l’étudiant en science politique, les réseaux sociaux jouent aussi un rôle crucial en Syrie. « Même si on utilise des surnoms, nous sommes de vraies personnes. Sur les réseaux sociaux, les jeunes s’informent, remarquent que les choses bougent autour d’eux« , explique-t-il, contacté par Skype.

Ils sont allés trop vite. Je suis contre la journée de la colère. »

#March15, fait référence aux manifestations spontanées du 15 mars 2011 organisées sur Facebook à l’occasion de la journée de la colère, notamment via « The Syrian Revolution 2011″, ou encore « la révolution syrienne contre Bachar al-Assad 2011″. Des pages qui regroupent plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Trop radical pour Malath Aumran. « Ils sont allés trop vite. Je suis contre le jour de la colère. On ne peut pas directement demander la chute du régime. Les gens ont encore trop peur ».

Les premières manifestations n’ont pas eu le succès espéré. Elles n’ont réuni qu’une dizaine de personnes, qui ont été sévèrement violentées et arrêtées par la police.

« Nous devons d’abord faire de petites demandes, contre la corruption ou le manque de liberté afin d’habituer les gens à aller dans la rue pour exprimer leurs sentiments. C’est de cette façon que la population arrêtera d’avoir peur et que nous pourrons mener la révolution », ajoute-t-il. Dans la capitale syrienne, Malath Aumran est de toutes les manifestations.

« Le 15 mars, l’une d’elles a rassemblé plus de 200 manifestants devant le ministère de l’Intérieur à Damas pour réclamer la libération des prisonniers politiques ». En tout, 27 familles de prisonniers, qui avaient créé une page Facebook pour l’occasion.

Sans pour autant qu’il existe de chiffres précis, près de 16’000 personnes sont détenues en Syrie pour leurs opinions politiques depuis 1982.

La manifestation a été violemment dispersée par la police. « Au début, 45 personnes ont été arrêtées. En réalité, elles seraient plus de 145. 42 ont été accusées et écrouées pour avoir répandu le sentiment national. Les autres personnes manquent encore », précise Malath Aumran. Leur nom ont été publiés sur Facebook.

« A Derra, la police politique a d’abord mené une vague d’arrestations arbitraires contre toutes personnes susceptibles de répandre la contestation. Les jeunes ont manifesté d’abord contre cette injustice. Et aujourd’hui, ils sont des milliers à scander le mot “Liberté” ».

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La Tunisie et l’Egypte comme exemples

Que cela soit devant le Ministère de l’Intérieur ou devant la mosquée de Ommeyades, c’est chaque fois le même phénomène en Syrie.

« Les activistes ici sont actifs depuis longtemps. Avec les événements dans le monde arabe, ils ont repris espoir et ont envahi à nouveau les réseaux sociaux ». Ils ont créé des groupes, des pages, pour rassembler un maximum de personnes. Puis, ils ont organisé des manifestations. « Spontanément, d’autres ont organisé cela dans leur ville, à leur échelle ». C’est de cette manière que la contestation s’est répandue dans toutes les villes du pays.

Depuis le début des manifestations, Malath Aumran, dont les jeunes syriens connaissent bien les fausses photos d’identité sur Internet,  a peur pour sa sécurité. Depuis plusieurs années, son nom est connu des services de police.

Le changement s’est déjà produit. »

S’il est activiste, c’est pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les révolutions, qu’il ne dira qu’en « off », au risque de révéler son identité. A Damas, depuis plusieurs années, il anime un groupe de jeunes qui se rencontre régulièrement. « Dans un régime dictatorial, les personnes ne s’investissent pas des problèmes politiques, par peur de représailles. Notre mission est de les sensibiliser et les pousser à être actifs dans ce domaine », développe-t-il.

Aujourd’hui, Malath Aumran a bon espoir que les manifestations portent leurs fruits.

« Le changement s’est déjà produit. La mentalité des gens et leur attitude politique ont déjà changé. Le renversement du régime sera le simple résultat de ces changements. C’est peut-être le commencement de notre révolution. Je l’espère. D’autres pays nous ont appris que c’était possible », conclut-il.